« Rhôôô, là, Albert, tu es vache !

– Franchement, Pierrot, depuis que Belzé a fait ses valises, qu’est-ce qu’on s’emmerde !

– Ouais, j’veux bien, mais c’est quand même toi qui l’as viré à grands coups de pompe dans le derche ! Et, tu l’as mis où, ton fameux arbre empoisonné ?

– Pile entre la sortie du réfectoire et la piscine, ils ne peuvent pas le rater !

« Alors, ça a marché ?

– Pfff ! Ils n’en ont rien à foutre ! Ils gambadent, mangent, dorment, baisent. Lui, tant qu’elle lui fait des mamours, rien d’autre ne l’intéresse. Ils n’ont  même pas vu qu’il y avait un nouvel arbre.

– Ha ! Ha ! Le biiiide ! Tu voulais te débarrasser d’eux pour avoir la piscine pour toi tout seul, c’est raté. Pas d’excuse pour les envoyer en bas.

– Arrête, Pierrot, arrête ! Je vais me mettre en rogne ! »

Pierrot s’éloigne en ricanant, mais pas trop fort, les colères d’Albert ne sont pas à prendre à la légère.

Albert se creuse la cervelle en se grattouillant la barbe, qu’il a fameusement longue. À quoi bon éditer des lois, si personne ne les transgresse ? Lui qui se voyait déjà en juge paternaliste, inflexible, admonestant les coupables penauds. Il avait même appris son laïus par cœur ! C’est un flop !

Il retourne dans son atelier, qui a pris quelques toiles d’araignée depuis le Samedi. Le cœur content, il scie, cloue, colle, peint, tirant la langue avec application. Il a même sorti le Bescherelle, pas avoir l’air d’un con avec une faute d’orthographe.

Satisfait de son œuvre, (comme toujours), il se rend au pied de l’arbre fatidique et plante à grands coups de masse rageurs sa magnifique pancarte.

ATTENTION! Fruit de la Connaissance
Ne pas ingérer sous peine de sanction 

Avec une belle tête de mort en haut à droite.

La Femme, attirée par le remue-ménage inhabituel, s’approche, intriguée.

« Qu’est-ce que c’est-y que c’est-y donc ?

– C’est une pancarte.

– Ah ! … C’est joli. (Elle ne veut pas le vexer, il n’est pas bon de le mettre en colère) Et, ça sert à quoi ?

(Quelle tanche, celle-là !) Ça dit ce qu’il est interdit de faire.

– Et, c’est quoi qui est interdit ?

– C’est écrit dessus.

– … ?

– (Ah, merde, c’est vrai qu’elle ne sait pas lire !) C’est écrit qu’il est défendu de manger les fruits.

Ah, bon…. Elle plisse le front. Alors, pourquoi tu les as mis là, les fruits qu’il faut pas manger ?

– Parce-que ! (Commence à me gonfler, celle-là, avec toutes ses questions. Parce-que j’ai envie de lâcher ma Dies Irae sur quelqu’un, ici c’est calme comme une tisane de camomille.)

Sur ce, Albert ramasse sa caisse à clous et retourne ranger son atelier.

Fort dépitée, la Femme tourne autour de l’arbre, scrute l’écriteau sous tous les angles, dans l’espoir de comprendre l’utilité de tout ça.

Dans le feuillage, une voix doucereuse susurre :

« Si tu goûtes au fruit de cet arbre, tu Sauras. Ce qui est écrit, et plein d’autres choses encore. Tu possèderas la « Connaissance ».

– Ouais, mais c’est pas permis.

– Qui le saura?

– Tu crois ? Mais il y en a tout plein, d’arbres couverts de fruits, qu’est-ce qu’ils ont de spécial, les tiens ? (Elle croit parler à l’arbre) Ils sont meilleurs ?

– C’est pour ça qu’ils sont interdits ! Il se les garde pour lui tout seul. Goûte-donc et tu Sauras, tu deviendras la Reine.

– Bah ! Je suis la seule, je serai la reine de quoi ?

La voix insiste encore, mais la Femme, sentant monter un début de migraine, part piquer un plongeon dans la piscine.

Les propos de l’Arbre trottent dans sa tête. Elle commence à trouver sa vie un peu fade. L’Homme est tellement gentil, aux petits soins. Il cède à tous ses caprices. Elle se demande ce que ça doit faire, de Savoir. Elle a essayé d’en parler à l’Homme, mais, au lieu de répondre, il lui a fait la « toupie enchantée », puis la « brouette cahoteuse ». Après, elle n’avait plus la tête à insister.

Elle s’approche de l’arbre.

« Youyou ? Ya quelqu’un ?

L’Arbre répond, mielleux.

– Bonjour, ma jolie. Qu’y a-t-il pour ton service?

– Je veux bien goûter un fruit défendu, pour voir. Mais, pour la Connaissance et tout ça, je ne promets rien.

– Ne t’inquiètes pas, ça fonctionne tout seul. Tiens, prends !

Les feuillages s’écartent. Une pomme apparaît, rouge et dorée, lisse et veloutée, la Tentation faite Fruit. La Femme sent déjà la chair craquer sous la morsure, le suc suave et acidulé exploser dans sa bouche. Elle tend la main, dégage délicatement le pédoncule pour la cueillir.

Dans la ramure, tout près de ses doigts, apparaissent deux yeux globuleux. Une tête triangulaire, couverte d’écailles, darde sa langue fourchue entre deux crochets à venin, en un sourire triomphant.

La Femme, épouvantée, pousse un hurlement de terreur.

« Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ! »

N’écoutant que son courage, l’Homme vole à sa rescousse. Il prend ce qu’il a sous la main, arrache la pancarte et frappe, frappe, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une bouillie rougeâtre de pomme et de serpent.

Toute émotionnée, Ève se blottit entre ses bras puissants.

– Mon héros ! »

Le cœur gonflé d’adrénaline et de fierté, Adam la serre plus fort. Il sent poindre un petit début d’érection.

Un éclat de rire tonitruant emplit les nues, accompagné d’un cliquetis de clefs entrechoquées, sur le trousseau accroché à la ceinture de Pierrot, hilare.

Quelques siècles plus tard…

« Ben, Albert où tu vas, attifé comme ça ? C’est quoi, cette veste en plastique jaune ?

– Je me casse. Je pars faire le Vendée-Globe.

– C’est quoi, ça ? C’est nouveau ?

– Parfaitement, Môssieur, je viens de l’inventer, ainsi que ce rafiot à voiles.

– Allez, Albert, tu ne peux pas faire ça ! Tout laisser tomber, ici, pour aller en bas tout seul ? Trois mois, en plus ?

– Je craque. La piscine est remplie de marmaille qui me tire la barbe pour voir si c’est une vraie, et m’éclabousse à chaque fois que je vais bronzer.

– Et leurs parents ? Ils ne s’en occupent pas ?

– Ils m’ont rétorqué que le Paradis, c’est pour faire ce qu’on veut, et eux, ce qu’ils veulent, … c’est toujours la même chose. Alors c’est Bibi qui se tape les mômes.

– Albeeeert. Ya pas que ça, avoue …

– Si si, je t’assure.

– Albert, je te connais trop, qu’est-ce qu’il y a ?

– Ben, heu, je ne sais pas qui leur en a parlé, mais maintenant, tous les soirs, ils ne peuvent pas s’endormir si je ne leur raconte pas l’Histoire.

– Quelle Histoire ? (Pierrot hoquette un gloussement, mais intérieurement, pas déclencher les foudres d’Albert)

– Tu sais bien, celle de … celle qui …, Ah ! Flûte ! Comment leur Grand-Grand-Papy a écrabouillé la vilaine bête et sauvé Grand-Grand-Mamie. Alors, tu vois, j’en ai plein le Graal. Je me casse !

 

 

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