Nous avons fui comme des voleurs.
Avons-nous bien fait ? Vingt ans après, cette question me hante encore.

C’est une longue histoire et il me reste si peu de temps.

Avec mon époux Raed, homme d’affaire syrien, nous avions fait le choix de vivre sur un ketch. Nous étions à l’abri du besoin.

En mai 1960, j’avais 52 ans. Malgré une ménopause bien installée, je me retrouvai enceinte. Un don du ciel.

Estelle vit le jour à San Diego le 1er janvier 1961. C’était un beau bébé plein de santé et de joie de vivre. Raed était allé déclarer sa naissance à la capitainerie, les autorités portuaires nous avaient délivré un extrait de registre. Notre fille serait Américaine.

En août 61, après avoir caboté le long de la côte mexicaine nous faisions route vers Tahiti.

Nous étions loin de tout lorsque survint cette terrible fièvre. Si intense qu’aucune médecine n’arriva à la faire baisser. Le cauchemar dura cinq jours. Cinq jours et cinq nuits, au terme desquels son petit corps abandonna la lutte. Estelle fut prise de convulsions. Au matin, elle s’éteignit dans mes bras.

Je passai la journée à l’étreindre et pleurer.
A la tombée de la nuit, Raed me l’enleva. Je ne résistai pas.

Il lava le bébé, récita la prière des morts. Il coupa une mèche de ses cheveux noirs et bouclés, coucha le corps sans vie dans son berceau d’osier et le couvrit d’un foulard de soie brodée. Au bas de l’échelle, il la déposa délicatement dans l’eau. Le cœur déchiré, nous regardâmes les eaux sombres se refermer sur le couffin.

Tant d’attente et d’espoir, puis de résignation. Et lorsque le bonheur nous était enfin offert, le destin nous l’arrachait brutalement. Le chagrin fut à l’aune de la joie qu’elle nous avait apporté.

Nous passâmes deux ans à l’amarre sur les côtes de Tasmanie, je n’avais plus goût à la vie. Raed, à mes côtés, respectait mon silence. Il partait souvent en expédition à l’intérieur des terres.

Un soir, il me ramena une boule en céramique vernissée. Il m’expliqua qu’un shaman avait enfermé la mèche de cheveux de notre bébé à l’intérieur de cette urne avant de la sceller au feu.

Jour après jour, le temps déposa son voile ténu sur notre peine. Nous reprîmes la route.

La vie avait continué…

Août 67, nous cabotions en Méditerranée, au large du Grau d’Agde. L’après-midi tirait à sa fin, nous dérivions lentement vers ce ponton.
Raed prenait des photos en faisant des grimaces, pour distraire ma mélancolie. J’étais assise sur la dunette, sur les épaules le magnifique foulard qu’il m’avait offert le matin même. Les ombres s’étiraient, ma tristesse allait croissant.

Ce 6 août, nous célébrions l’anniversaire du jour où nous avions perdu notre petite fille.

Et nous étions là, à côté de ce plongeoir. Mes cheveux fouettaient mon visage. Je fis un geste pour les écarter et le vent marin emporta le foulard vers la plage.

Raed dirigea le ketch vers la tache claire sur l’eau.

Je le guidais, penchée par-dessus bord, une gaffe à la main. Il y avait peu de fond, lui surveillait la jauge. Soudain je poussai un cri.

Juste sous la coque une petite silhouette remuait faiblement. J’appelai Raed d’une voix blanche. « Viens vite ! On a heurté quelqu’un ! »

L’enfant ne bougeait plus. Raed plongea. Il ramena sans peine le petit corps inerte qui tenait le foulard serré dans sa main.

Elle ne respirait plus, mais son cœur battait faiblement. Je commençai immédiatement une respiration artificielle. Il suffit de quelques pressions ; elle toussa, crachota, puis sa poitrine recommença à se soulever régulièrement.

Son visage était livide, sa peau glacée. Je la serrai tout contre moi, elle ouvrit les yeux et me sourit : « Vous êtes revenus. » Je ne compris pas, lui souris en retour.

Raed nous enveloppa d’une couverture et me guida vers la couchette. Elle s’était endormie. Je veillai sur sa tempe la vie qui palpitait en marmonnant une prière sans fin. Bercée par les flots, je fermai les yeux.

À l’aube, je trouvai Raed à la barre, le visage fermé, les traits tirés. Toutes voiles dehors, le ketch fendait les vagues à une allure insensée. Nous étions en pleine mer.

Je réalisai sa folie.

« Que fais-tu ? Rassure-toi, elle n’a aucun bleu, nous ne l’avons pas heurtée. Il faut la ramener. »

Il gardait les yeux rivés à l’horizon, les mâchoires serrées, le visage déformé par la rage. Je ne l’avais jamais vu ainsi. Il éclata :

« Elle serait morte ! Comprends-tu ? Morte ! Ils l’ont laissée toute seule sur ce plongeoir et… Comment ont-ils pu ? »

Il tourna vers moi son regard enfiévré, les joues inondées de larmes.

« Comment ont-ils pu ?… Si nous n’avions pas été là… Méritent-ils une seconde chance de la perdre ? »

Je compris que, toutes ces années, il avait occulté son propre chagrin pour s’occuper du mien, ravalant, aux tréfonds d’un enfer intérieur, la culpabilité d’avoir sacrifié notre bébé à sa passion du large. Cet accident, évité de justesse, réveillait les vieux démons.

Comme sa souffrance me faisait mal. Je voulais lui dire combien je l’aimais, ne trouvais pas les mots. Alors je me suis glissée entre la barre et lui, bien à l’abri de ses bras puissants. Nous ne faisions plus qu’un. C’est ensemble que nous avons fait face à l’avenir, voguant vers l’Afrique du Nord.

Ainsi soit-il…

À part ses mots mystérieux, la petite ne s’était pas réveillée.
Deux jours après, sa respiration devint sifflante. Une méchante toux secouait son corps brûlant de fièvre.

Raed n’avait pas quitté la barre. Ancien navigateur solitaire, il manœuvrait seul. Le ketch donnait toute sa puissance.

« Dans deux heures nous atteindrons Rabat. J’ai appelé Hassan, un avion sanitaire nous y attend. Nous serons à Marrakech dans la soirée, ses meilleurs médecins nous attendent dans la clinique royale. »

Nous passâmes trois longs mois accrochés à son souffle. L’eau de mer en entrant dans ses poumons avait déclenché une infection dévastatrice.

À Marrakech, tout le monde pensa naturellement qu’il s’agissait de notre fille. Nous n’avons pas démenti.

Muni du récépissé de San Diego, Raed lui fit établir un passeport américain. Elle devint Estelle, notre enfant.

Elle ne se souvient de rien.

Je vais bientôt rejoindre Raed, je n’ai pas peur.

Doit-elle savoir ?

J’ai décidé d’aider le destin. Hier, j’ai demandé à l’infirmière de glisser les deux photos dans l’album et de le poser dans ma chambre.

Je regarde la baie pendant qu’Estelle tourne les pages.

À la grâce de Dieu…

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