Un jour plus tard, je serais née Mexicaine.

Je m’appelle Estelle. Je suis née en Californie, dans la baie de San Diego, le premier janvier 1961. Je suis donc citoyenne américaine. Ça m’est bien égal, je ne me sens pas plus Américaine que Malgache ou Indonésienne.

J’ai grandi sur un ketch, un magnifique voilier doté de toute la machinerie possible afin que Papa puisse le manœuvrer seul.

Je suis fille unique. La ménopause avait déjà arrêté l’horloge biologique de Maman lorsqu’à ses 52 ans se produisit un miracle : Elle était enceinte, de moi. Bien qu’extrêmement riches, mes parents étaient des êtres simples et généreux. Un enfant combla leur vie et absorba leur trop plein d’amour.

Je me suis épanouie à l’abri de leur cocon. J’ai reçu sans mesure tendresse, caresses et attention. Mon éducation fut complète.
J’ai appris la géométrie sur un sextant, l’algèbre dans des bilans financiers, quelques langues et dialectes au fil des escales.

J’étais leur Étoile et ils étaient mes Dieux.

Je ne suis pas pour autant une enfant gâtée, sur un bateau, on possède peu.

Papa était syrien, il paraît que je lui ressemble, parce que je suis brune et que j’ai la peau mate. Sauf que je n’ai pas hérité de ses boucles souples. Alors que Maman est très normande, très blonde, elle a les cheveux lisses. J’ai pris des deux.

Dans la maison qui domine la baie de Seattle, je feuillette un album photo.

Je ne l’avais jamais vu, on ne le gardait pas sur le bateau. Maman ne voulait pas à cause de l’incendie. Celui qui a détruit notre premier ketch, en 67, au large de Mayotte, emportant les images de ma petite enfance.

Ma vie sur papier commence à sept ans. Dans ma tête non plus, je n’ai pas de souvenirs plus anciens. Je crois qu’on se crée une toute première enfance en puisant des souvenirs dans les photos. Je n’en ai pas eu l’opportunité. Ceci explique cela.

Papa est parti pendant son sommeil, l’hiver dernier, d’une rupture d’anévrisme. J’aime à croire qu’il n’a pas souffert. Pas comme Maman qui lutte contre un mélanome dévastateur. Sur le bateau, son épiderme laiteux a bu le soleil jusqu’à plus soif, il est usé comme un bois flotté.

Ça fait une semaine qu’elle est sous morphine, attendant que les métastases achèvent leur œuvre.

Je lui commente les photos. Les yeux clos, elle sourit. Sait-elle seulement que je suis là ?

Une photo de Papa avec, en fond, des falaises rouges. Je ne m’en souviens pas. Je la sors et lis la note derrière : «Cap d’Agde, août 67». Tiens, une photo d’avant l’incendie.
Une autre, Maman sur la dunette, la mer autour, comme nous en avons des milliers.
«Grau d’Agde, août 67».
Cette photo m’intrigue. On était aux Comores… L’incendie…
Je regarde de plus près. Derrière la baume, je distingue un plongeoir fixé sur une sorte de ponton. Il est désert.

Soudain, j’ai un flash : un groupe d’enfants joue sur ce plongeoir.

Dans la chambre tiède, je me mets à grelotter de terreur et de froid. Un sentiment de détresse et d’abandon me déchire la poitrine. Je sanglote à gros hoquets, sans bruit ni larmes.

Je suis assise sur le ponton. Je cherche désespérément des yeux quelque chose, un ballon… La mer sombre et formée clapote à mes pieds, le soleil est bas sur l’horizon, la plage si loin…

Comment suis-je arrivée là ?

Je me souviens : l‘après-midi délicieuse à sauter dans l’eau et barboter avec les grands. Je vois leur visage, mes sœurs, les cousins.
J’ai deux sœurs, deux cousins et plein de cousins de cousins. Et malgré cela une vague, mais tenace, sensation de solitude et d’abandon.

Tout me revient. C’est l’été. Le matin du dimanche 6 août 1967.

On charge l’Aronde et on part rejoindre les cousins qui campent en bord de mer à la Tamarissière.

La messe en plein air, puis le repas des enfants. Après la digestion on pourra aller à l’eau.
Je fais la sieste sous la toile surchauffée pendant que les grands vont jouer. Je n’ai pas sommeil ; je suffoque, et ça me rappelle la colonie.

Je déteste la colonie. Les chouchous des monitrices se moquent de mes habits usés. C’est un mois interminable. Mais, sieste ou colonie, j’ai six ans et on ne me demande pas mon avis.

Sous l’auvent flotte  une odeur d’anisette et de maquereau grillé.

Deux heures ont passé, j’ai le droit de me lever. Les grands s’égaillent dans les dunes.

Ils ne m’attendent pas. Je ne cours pas vite, je nage à peine, je pleure quand on me fait des niches et je cafte tout aux parents… Je gêne.

Ils vont au plongeoir ! Ils sont sûrs d’y être tranquilles, je ne nage pas assez bien pour les rejoindre.

Aujourd’hui, j’ai caché le ballon sous les draps. Tatie a donné les sous au cousin pour en acheter un autre.

Mon larcin sous le bras, j’arrive à la plage. Ils sont là-bas, au loin. Je prends une grande goulée d’air et me lance dans la traversée. Le ballon devant moi, je grenouille jusqu’au plongeoir.

Je plonge toute l’après-midi.

Quand le soir tombe, ils partent tous.

Je suis assise sur le ponton. Je cherche désespérément des yeux quelque chose, un ballon… La mer sombre et formée clapote à mes pieds, le soleil est bas sur l’horizon, la plage si loin…

Quelqu’un a pris le ballon !

Je me jette à l’eau.

Je barbote comme un chiot à la noyade. Je ne sais même pas si je nage dans la bonne direction. Mes yeux me brûlent, je hoquette au-dessus des vagues. Devant moi, un foulard vient se poser. Je crois le ballon revenu, je m’y agrippe. Mes mouvements ralentissent, puis s’arrêtent.

Les yeux écarquillés, je m’enfonce doucement. Sous l’eau, c’est calme et vert. Devant moi glisse un grand mur lisse et blanc. Je ferme les yeux et sombre dans un sommeil sans rêve.

Maman a ouvert les yeux, elle murmure :
« Stella, ma petite Étoile. »
Je me lève, m’approche.
« – Maman, je suis là ! »
Mais elle ne m’entend plus, ses yeux éteints fixés sur l’horizon.

Dans sa main, elle tient serré un objet dur. C’est une petite boule en céramique bleu-vert.
Sur le côté est gravé un prénom, Estelle, et deux dates, 1-1-61/6-8-61.

Je range la photo dans l’album et me blottis dans ses bras.

page 1 /page 2/ page 3