« Oh ! Le Barbu, tu es là ? …
– …
– C’est Paulo.
– …
– Allez, réponds ! Je suis dans la mouise.
– …

– Ah, oui, le code. C’est comment, déjà ? Notre Père qui es aux cieux. Tu m’entends, là ?
– Salut, Paulo. Pas la peine de gueuler si fort, je sais tout j’entends tout. Qu’est-ce qui t’amène ? Tu n’es pas content de ta Jag ? Tu veux du pétrole, maintenant ? Je t’avais prévenu que ça suce, ces bestiaux. Chuis pas le père Lapompe, moi.

Que ton nom soit sanctifié. Non, c’est pas ça. Elle est chouette, cette caisse. Mais pétard qu’elle arrache ! J’ai pas encore le coup avec la pédale d’accélération.
– Oh fan de chichourle ! Accouche, Paulo. Tu veux quoi ? J’ai pas que ça à foutre, moi. J’ai quelques calamités à balancer sur la Syrie, une sanctification au four et un tremblement de terre au Turkménistan, alors évite les chichis, t’occupes de me sanctifier le blaze. Tu m’as demandé un bolide, faut pas pleurnicher maintenant s’il artègue*.

Que ton règne vienne. J’ai mal partout. Je crois bien que je me suis pété quelque chose en dedans. J’ai le volant en travers de la gorge et l’impression d’avoir avalé un bulldozer.
– Attends, je vais jeter un œil. Haha ! Tu y es presque.

–  Alors ?
– …
– Ah, flûte ! que ta volonté soit faite Alors, tu vois quoi ?
– Ah ben, c’est pas joli-joli. Je confirme, tu viens de t’encastrer sous le cul d’un semi. Et, du coup, tu t’es pris une tractopelle sur la poire.

sur la terre comme au ciel. C’est pas possible, y avait personne sur la route. Nada, dégun. Sûr et certain.
Personne, personne… Il y avait quand même les deux vieux sur le passage piéton.

Deux vieux… Macarel ! Cet interphone de malheur !  Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. Deux vieux ? À trois heures du mat ? Tu déconnes ? Qu’est-ce qu’ils foutaient là ? J’ai rien vu. Et ce tracto, il sort d’où ?
Aloooors : Les deux vieux sont sur ton pare-brise, juste sous la chenille droite du tracto. Pour info, ils sont aussi en train de sonner chez moi. Et le tracto, il était tranquille, sur sa semi, dans le chantier, en face du feu que tu as grillé. Parce que, au cas où tu n’aurais pas remarqué, ton feu était rouge et, pour les ancêtres, le petit bonhomme était vert.  Je te dis pas comme ils sont vénères après toi. (Voix off : Oh ben oui, ancêtre. Quoi ! Tu as quel âge, Pépé ?)

Pardonne-nous nos offenses. Youhou, je suis là ! Bon, OK, les deux vioques sont clamsés : Aller simple chez toi. Mais, pour moi ? Je fais quoi, maintenant ? Parce que, j’ai un poids sur l’estomac, mais en dessous de la ceinture, je ne sens plus rien… À part que ça schlingue… J’ai dû me pisser dessus… Ou pire.
Bédame, ça craint. Attends, je réfléchis. (Voix off : – Poussez pas ! Je vais m’occuper de vous, voyez pas qu’il y a urgence ? Comment ça “on s’en branle de ce petit con” ? Oh, doucement, on parle de mon Paulo. Faut que je fasse le tour du problème.) Bon, mon petit Paulo, on n’a pas beaucoup le choix. Soit tu calanches, là tout de suite, soit on attend un peu pour voir. Mais décide-toi vite, j’ai des trucs sur le gaz.

Je suis trop jeune pour mourir, mais d’un autre côté, il est sympa le Barbu. Argh ! Cette vieille qui me mate d’un œil méchant à travers le pare-brise. Ça me flanque les jetons, son regard de tueuse morte. Bon, le Grand Manitou attend.  Go ! …comme nous pardonnons aussi“. J’ai réfléchi, finalement je crois bien que je suis trop cassé pour continuer, j’ai pas envie de finir en Paulo à roulettes. Alors, c’est d’accord, envoie le taxi.
Tu n’es pas en train de mourir, j’ai pas vu de sang. Mais, franchement, vu l’état de tes guiboles, je crois bien que tu as raison. C’est le fauteuil garanti. Allez, lâche la branche et monte.

(Voix off :
Dieu : – Hein ? Pardon ?
Le vieux : – Ce petit fumier, pas question de le laisser venir ici, avec nous.
Dieu : – Mais, vous ne pouvez pas … C’est pas vous qui décidez…
Le vieux : – S’il monte, on s’occupe de lui. On le flanque par-dessus bord.
La vieille : – Parfaitement, après ce qu’il nous a fait, on ne va pas partager nos biscottes quotidiennes avec lui !
)
– Paulo ? Tu as entendu ? La Mamie n’est pas d’accord. Elle dit qu’elle s’éclatait bien avec son vieux et ses potes, à la retraite. Et qu’ils n’ont pas demandé à être escrapoutis quinze ans à l’avance.

à ceux qui nous ont offensé, quinze ans ? Mais ils avaient déjà l’air à moitié morts.
Pierrot est formel, ils en avaient encore pour une quinzaine d’années, et en santé en plus ! Argh ! Ils me cognent sur la tête avec leur canne, maintenant ! Ça va être de ma faute. Bon, mon petit, là faut que j’y aille. Et tu ne peux pas monter tout de suite. Pierrot m’a montré ton karma, c’est dans soixante-dix ans. Allez, à la revoyure.

et ne nous soumets pas à la tentation, Soixante-dix ans ? Qu’est-ce que j’ai fait au Bon D … je t’ai fait pour mériter cette punition ? Je ne vais pas rester paraplégique toute cette éternité, je vais tourner maboule. Oh Misère. Allez, fais quelque chose, je suis de la famille, c’est important, la famille.
Le vieux et la vieille en cœur : – Bien fait !
Écoute, Petit, tu es l’unique descendant de Marie-Madeleine et Fiston, alors j’ai exaucé toutes tes prières, la Jaguar, les filles, tu as même gagné l’Euro-Million, mais Pierrot ne veut rien entendre, et c’est lui qui décide. Tu es en bas, et tu y restes pour finir ton temps sur Terre. Point. Désolé, Paulo.

mais délivre nous du mal Tu peux pas me faire ça, GrandGrandGrandGrand-Papy. Allez, une petite dernière, et je te promets que je te laisse tranquille. S’te-plaît. Je suis jeune, j’ai droit à l’erreur. Le pardon, tu connais, non ? Délivre-moi du mal. J’ai pas mal, sauf à l’oreille. Pourquoi j’ai mal nulle part ?
– …Il est parti.

– “Amen” Comment-ça, « il est parti » ? Et moi, alors ? Et d’abord, qui c’est, au bout du fil ? C’est une ligne privée.
C’est moi. Lucette Morin. “La vieille”. Il n’a pas voulu te dire, mais en fait tu as la colonne en miettes. Tu es tétraplégique, et l’œdème gagne du terrain. Tu ne peux plus parler, ni bouger, ni voir. Juste cligner les cils. Ah. Tu as gardé l’odorat. Il est trop bon. Non, pas le goût. Pour le chocolat, tu repasseras. En résumé, tu es mort, mais pas tout à fait. Ça va être long, soixante-dix ans dans le noir. Et l’odeur de merde qui monte des Pampers. Je te souhaite bon courage. Profite bien. Moi, j’ai trimé au cul des patrons toute ma vie, placée à l’usine à 12 ans. Mon vieux, pareil. Quarante-huit ans à brasser du béton sur les chantiers, à tout vent. Tout cassé de partout, mon Ugène. Ça faisait deux semaines qu’on avait commencé à vivre. La retraite. Et puis tu t’es pointé. Un demi-siècle de cotisations pour des prunes … Adioù pitchoun. On se revoit dans soixante-dix ans. Amen aussi.
Crouic …

 

Dieu est occitan, tout le monde le sait
* artéguer : marcher vite ; qui artègue : très rapide.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *