Objectif: ouvrager ses phrases.

Tu observes le monticule immobile, rocher velu. De temps en temps, il frémit, retrousse les babines. À quoi pense-t-il ? À rien, certainement, ce n’est qu’une bête.
Tu compares vos existences : la tienne, trépidante. Courir, au bureau, au squash, en week-end, à l’aéroport pour les vacances à Bali, récupérer les enfants après le judo, le violon.
La sienne, monotone. Dormir, se réveiller, s’étirer, bailler, manger, un brin de toilette et se rendormir. Ah ! Non ! Tu ne l’envies pas, la vacuité de cette vie !

Fatigué de ta journée, tu vas au réfrigérateur te servir une bière bien fraîche avant de t’écrouler devant la télévision.

Mais le chat ne l’entend pas de cette oreille. Le chuintement familier a réveillé ses instincts de chasseur. Il se plante devant toi et, sans même miauler, — Tiens ! C’est vrai, il ne miaule pas, ce chat. Bizarre. — il te parle.

Le museau levé vers le Dieu de la Porte du Réfrigérateur*, il prie. Le regard limpide planté droit dans ses yeux, sans ciller, la tête légèrement inclinée, il prie :
– Ô Dieu qui sait ouvrir cette p… de porte, Ô grand pourvoyeur de nourriture, entends ma prière. J’ai faim. Je suis faible et tu es puissant, et c’est l’heure du repas.

Tu contemples un instant la rosée qui se forme lentement le long de ta bière. Tu n’as  pas encore porté à tes lèvres le calice du bonheur, pourtant tu sens déjà l’amertume astringente du nectar s’immiscer dans tes papilles. Pas le choix. Devant la muette supplique, tu t’extirpes avec un soupir du réceptacle moelleux. Tu traînes la savate jusqu’à la cuisine, ramènes une pâtée aux arômes artistiquement élaborés, que tu as longuement choisie, samedi, dans le rayon du supermarché, — Saumon aux petits légumes ou canard au jus de cèpes? — et la déposes devant ce pauvre être malhabile et impuissant.
Tu ressens l’adrénaline du pouvoir. Tu aimes ça, d’ailleurs. Le pouvoir de dispenser nourriture et confort à plus faible que toi.

Lorsqu’il est repu, tu redeviens transparent. Il te tourne le dos, s’éloigne en ondulant élégamment jusqu’au fauteuil abandonné, encore chaud de ton postérieur.

Tu reviens, suant et courbaturé, de ta séance de squash. Tu as évacué le stress, et quelques calories, parmi celles qui commencent à agrémenter ta ceinture de poignées d’amour. Il ne faudrait pas se laisser aller…

« Salut P’pa ! Te jette d’un ton distrait la petite dernière, la prunelle de tes yeux.
– Bonsoir, Poulette, Maman est rentrée ?
– Non. »
Lapidaire. Ça y est, elle boude. Elle déteste que tu l’appelles « Poulette ». Elle ne vient plus se blottir contre toi, sur le sofa, en te murmurant « Mon Papounet chéri. » Elle a passé l’âge. Toutefois pas celui de jouer à la poupée, avec le chat.

Tu la regardes mignoter de baisers le bedon rondouillet du félin consentant, qui n’en peut plus de ronronner, toute griffe rentrée. Et tu as un pincement au cœur, ou au foie, ou au pylore. Tu ne sais pas localiser précisément. C’est compliqué, l’anatomie des sentiments.
Tu es jaloux.

Il ne vient jamais te demander de lui bisouiller le ventre. Il ne se fend jamais d’un ronron lorsque tu nettoies son bac. Et, par-dessus tout, il ne prend pas un gramme. Sans autre exercice physique que d’aller du canapé au réfrigérateur.

De plus, il ne fait pas son âge, alors que tu masques de plus en plus mal la calvitie grisonnante qui envahit sournoisement le coin de tes tempes. Vieillir… Au fait ! Quel âge a-t-il ?
Il est arrivé, avec ta femme, coincé entre la lampe de grand-mère et le carton de lingerie fine.  Tu l’as toujours connu. Et il joue encore comme un chaton, avec le plumeau que ta dernière fille lui agite sous le nez, or, elle a déjà treize ans.

Ça t’intrigue. Tu consultes. Wikipedia corrobore tes soupçons : les chats vivent de plus en plus vieux. Mis à part les malencontreuses chutes depuis les balcons, les hasardeux périples asphaltés, et quelques indécrottables virus sournoisement mortels, ils ne daignent plus décéder. Étrange.

Bon, ce n’est pas tout, une canette fraîche t’attend. Tu consultes tes emails. Ha ! Les noces d’argent de tes beaux-parents. Il faut faire la liste des invités, n’oublier personne, appeler le traiteur, réserver la salle, cette semaine il y a la révision de la voiture, le rendez-vous chez le coiffeur, et aller ce week-end tailler la haie de la maison dans le Morvan, elle aura poussé comme du chiendent. Tu es rassuré, tu es indispensable et important. Et, tout à coup, tu n’as pas vu passer l’heure : « Bonsoir, Chéri, qu’est-ce qu’on mange tu as étendu la machine c’est moi qui fait tout ici mets la table je jette quatre nouilles … »

Vite, tu t’agites, piétines, repars, bouscules, ranges, en surveillant du coin de l’œil la demi-sphère parfaitement lovée, près du radiateur, sur la chaise molletonnée. La dernière qui reste, quand tout le monde est assis à table et que tu apportes le plat de pâtes fumantes. Alors tu vas dans la salle de bains et tu ramènes le tabouret en formica, t’assois et savoures ton repas.

Et le chat, douillettement enroulé autour de son nombril, bien au chaud, sourit dans sa moustache.

Mais ça, le Dieu de la Porte du Réfrigérateur ne le voit pas. Il vaut mieux! Qu’il continue à croire qu’il est le maître, créé à l’image de Dieu. D’ailleurs, le Tout Puissant, dans sa grande bonté — envers le chat—,  n’a-t-il pas ordonné à l’Homme de « dominer sur … tout animal qui se meut sur la terre ? »  (Genèse 28)

Le chat, lui, il sait. Dieu, depuis qu’il s’est essayé au Vendée Globe, s’est entiché de voile. Il a repêché d’une jolie mulâtresse dans les Îles, et il est parti en vacances, pour une durée indéterminée; il a tout délégué … au chat.

*: note de l’auteur: “Le Dieu de la Porte du Réfrigérateur”, c’est le nom que le chat donne à l’homme, mais il ne s’encombre pas de mots et d’orthographe, il a juste une image, celle d’un géant et du mouvement d’un panneau blanc. Il aurait pu être “Le Dieu qui ouvre la Porte du Réfrigérateur”, sans que ça ne rallonge sa pensée inutilement, le chat est très pragmatique quand il s’agit de s’économiser.

 

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