Observations

Loin de moi l’idée de critiquer l’écriture fabuleuse de Colette,
je n’ai pas corrigé, j’ai joué avec cette nouvelle :
“les abattis, m’ont évoqué de la volaille, et je suis partie sur le thème des gallinacée, de coq/poule, dont notre langue est si riche d’expressions.

J’ai d’abord élaboré un corpus de termes et expressions sur la basse cour, je les ai insérés dans le texte original, puis j’ai repris l’ordre de la nouvelle, trop linéaire à mon goût, de Colette.

J’ai ensuite épuré le style pour faire ressortir l’aspect “poules”

voilà le résultat…

Remake :

Le voleur de poule

Il l’avait remarquée chez le confiseur, toute claquetant et cliquetant de cailloux clinquants. Il avait attendu qu’elle emportât, gourmande, un sac de « poussins en chemise ».
Il ne faisait jamais le difficile, mais il aimait bien qu’elles aient de la classe. Celle-ci était gratinée.
Quand elle fut sortie, scandaleuse et sereine, il acheta des sablés.

– À envoyer Hôtel Beaurivage ? Pour Monsieur ?
– Monsieur Paul Chanteclaire.
– En deux mots ?
Il laissa tomber sur la pintade blonde un sourire négligent.
– Comme il vous plaira, mademoiselle. Je n’y attache aucune importance.

Quinze jours qu’il la guettait, celle que tout le monde nommait la « cocotte », une grande septuagénaire à la silhouette de jeune poulette démodée, le dos raide, des pattes interminables sous de longs voiles, un cou à fanons serré dans du tulle à baleines : une autruche enrubannée. Ses chapeaux emplumés, ses robes de broderie anglaise sentaient la vieille poule de luxe.
Pour ricaner un peu et cancaner beaucoup, quelques oisons échappés du lycée dandinaient du croupion derrière elle, tentant d’apercevoir sa tête ornée de barbillons pendants sous la peau de ses joues.

À l’heure du renard, dans le nid douillet, décoré avec un goût très personnel de fleurs en mie de pain colorée, de la « Cocotte Cassart », il cherchait, non pas les pierres, qui ne quittaient guère son jabot défraîchi, mais le blé. Sa persévérance de jeune coq aux dents longues allait enfin payer. Il avait trouvé la poule aux œufs d’or. Il allait la plumer.

– Quand ce ne serait qu’un sautoir en or, ou ces gros rondins de bracelets qu’elle enfile à ses abattis, murmurait-il en furetant.
Il dédaigna un œuf de Fabergé : trop fragile. Fouillant un meuble du bout de son rayon électrique, il trouva un porte-plume en or. Il allait le glisser dans son gilet lorsque la grille de l’enclos grinça, puis une clef fourragea, en bas, dans la serrure.

Jamais la vieille coquette ne rentrait du casino à l’heure du coucher des poules. Un pas lourd montait déjà l’escalier, il trouva refuge derrière les rideaux défaits.

Il s’y sentit tout de suite à l’étouffée, un chapon en croûte de pâte. Par la fente des rideaux, il la voyait passer et repasser.
Elle ne prenait plus la peine de porter le bréchet en avant, elle marchait voûtée, cloussant d’une voix enrouée en claquant du bec sénilement. Elle enleva avec précaution son couvre-chef à aigrettes, ôta des épingles, et le coco tapi découvrit, esbaubi, qu’autour d’une petite tonsure en duvet pâle foisonnait un plumage encore abondant, teinté en rouge feu. Écarlate  également, de la crête au croupion, notre jeune coq lorsque la robe décolletée tomba. Un saut-de-lit enrubanné vint fort à propos cacher la viande faisandée, grenue, pointillée de chair de poule rougie par l’air salin.
Sous le camail incandescent de sa chevelure, le visage bosselé, maquillé comme un carnaval, augmenta le malaise de M. Paul Chante-Claire.

« Quel œuf je fais ! pensait-il. Évidemment, il faut ce qu’il faut, mais… Une dindasse pareille, lui voler dans les plumes, ce n’est pas rien pour un poids-coq ! Ah ! la la la la… »

Il n’aimait ni les prises de bec, ni le sang : une vraie poule mouillée, et chaque seconde aggravait son embarras. Mme Cassart lui épargna une plus longue angoisse. Elle tourna brusquement le cou vers les rideaux comme si elle eût, soudain, flairé quelque ver gras, les ouvrit, poussa un gloussement à peine plus haut qu’un soupir et recula de trois pas en cachant sa figure dans ses mains.
Il allait profiter de ce geste inattendu pour prendre la poudre d’escampette, sans attendre qu’elle appelle les poulagas, lorsqu’elle lui dit, le visage caché, d’une voix affectée et suppliante :
– Pourquoi avez-vous fait cela ? Oh ! Pourquoi ?

Il était debout, entre les rideaux écartés, tête nue, ganté, la crête en désordre, le bec dans l’eau. Elle roucoula :
– Vous n’auriez jamais dû !
Elle écarta ses mains et il vit, stupide, qu’elle le contemplait sans épouvante, la bouche en cul de poule, d’une manière amoureuse et vaincue.

« Adieu veau, vache, cochon, couvée. C’est la crise ! », soupira-t-il.

– Aviez-vous besoin, susurra Mme Cassart, de cette violence ? La présentation la plus banale, au casino ou sur la jetée, autour d’un bouillon de poule bien chaud, n’aurait-elle pas suffi ? Pouvez-vous croire que je n’avais pas remarqué votre pavane ? Il vous était facile de m’envoyer un poulet bien tourné.  Mais pas ainsi, oh ! Pas ainsi !
Elle se redressa, rassembla ses cheveux sur le haut du crâne, se drapa dans son plumage, digne comme un vieux paon.

L’homme, confondu, marchait sur des œufs, puis dit machinalement après un silence :
– Si jamais on m’avait…
Elle lui cloua le bec, palpitante :
– Non, non, ne dites rien, je suis bouleversée… Je suis… Une réputation sans tache… Je n’ai jamais été mariée… On m’appelle Madame, mais… Votre présence ici… Ah ! Ne voyez-vous pas dans quel trouble… Vous n’aurez rien de moi par ces moyens, je le jure !

Chacun de ses gestes et de ses soupirs éveillait les feux agressifs de ses diamants, mais le voleur de poule ne s’y arrêta pas, occupé d’une irritation mâle, saine et d’ailleurs pudique. Il faillit éclater, rabattre le caquet de cette volaille embrasée, l’envoyer se faire cuire un œuf. Il fit un pas et reçut en pleine face, dans un miroir, son image, la flatteuse image d’un coq hardi, costume pied-de-poule, et distingué, ma foi…

– Dites-moi que je vous reverrai, mais d’abord hors de chez moi, minaudait la coquette. Donnez-moi votre parole de gentilhomme !

… Distingué, oui : quand il se taisait. Une sorte de snobisme étouffa dans l’œuf  l’envie de monter sur ses ergots, un snobisme qui respectait à la fois l’extravagante erreur de la vieille poule, et cet instant de sa propre vie qui imitait la vie d’un noble et romanesque héros… Il s’inclina du mieux qu’il put, dit d’une voix profonde :
– Vous avez ma parole, madame !
Et s’en alla, bredouille, bredouillant :
– Quand les poules auront des dents…

L’original, Colette

Le cambrioleur

Il la guettait depuis quinze jours, celle qu’il nommait aussi, comme tout le monde, la « vieille folle », cette grande septuagénaire qui gardait une silhouette de jeune femme démodée, le dos plat dans son raide corset, des épaules d’officier prussien. Ses chapeaux d’organdi, ses robes de broderie anglaise et ses longs voiles couleur de rose ou d’orchidée battaient sur la jetée comme des drapeaux, et les lycéens, derrière elle, hâtaient le pas pour voir son visage, tête de mort fardée, bosselée de pelotes de paraffine descendues sous la peau des joues, au-dessus d’un cou serré dans du tulle à baleines…

Il l’avait remarquée chez le confiseur en renom, toute cliquetante de bijoux, rose comme un fruit de cire craquelée ; il avait attendu qu’elle emportât, gourmande, un sac de « négrillons ». Quand elle fut sortie, scandaleuse et sereine, il acheta des sablés aux amandes.

– À envoyer Hôtel Beauséjour ? Pour Monsieur ?
– Monsieur Paul Dagueret.
– D apostrophe ?
Il laissa tomber sur la vendeuse blonde un sourire négligent.
– Comme il vous plaira, mademoiselle. Je n’y attache aucune importance.
Séduite par cette insouciance aristocratique, la vendeuse blonde se permit quelques plaisanteries sur Mme Cassart, et déplora que de pareils diamants…
– Je n’ai pas remarqué, interrompit froidement M. Dagueret. Je ne suis pas connaisseur.

À cette heure, dans la chambre de la « môme Cassart », il cherchait, non pas les diamants qu’elle ne quittait guère, mais la compensation due à sa persévérance de travailleur solitaire :

– Quand ce ne serait qu’un sautoir en or, ou ces gros rondins de bracelets qu’elle enfile à ses abattis, murmurait-il en furetant doucement dans la pièce banale et claire où Mme Cassart avait marqué un goût personnel en épinglant partout des nœuds de ruban et des fleurs en mie de pain coloriée…

Il dédaigna, fouillant un meuble du bout de son rayon électrique, une croix d’aigues marines, prit un porte-mine en or qui valait bien cinquante francs. À ce moment précis, il entendit la grille de l’enclos grincer musicalement, puis une clef, en bas, dans la serrure. Un pas lourd montait déjà l’escalier lorsqu’il se décida à chercher un refuge derrière les rideaux défaits de la porte-fenêtre.

Il s’y sentit tout de suite mal à l’aise et contrarié. Jamais cette vieille folle ne rentrait du casino avant minuit, les autres jours. Par la fente des rideaux, il la voyait passer et repasser, et il l’entendait grommeler indistinctement. Elle ne prenait plus la peine de rejeter en arrière ses épaules militaires, elle marchait voûtée, en mâchant à vide sénilement. Elle enleva avec précaution son chapeau de jeune fille, retira des épingles, et le prisonnier vit qu’autour d’une petite tonsure pâle foisonnait une chevelure encore abondante, teinte en rouge feu. La robe décolletée tomba, un saut-de-lit enrubanné cacha la peau grenue pointillée de rouge par l’air salin, et les fanons sinistres du cou. Sous les cheveux libres, le visage coléreux, maquillé comme pour un drame, augmenta le malaise de M. Paul Dagueret.

« Et quoi faire ? se demandait-il. Évidemment, il faut ce qu’il faut, mais… Une jument pareille, ce n’est pas rien ! Ah ! la la la la… »

Il n’aimait ni le bruit ni le sang, et chaque seconde aggravait son embarras. Mme Cassart lui épargna une plus longue angoisse. Elle tourna brusquement la tête vers les rideaux comme si elle l’eût, soudain, flairé, les ouvrit, poussa un cri à peine plus haut qu’un soupir et recula de trois pas en cachant sa figure dans ses mains. Il allait profiter de ce geste inattendu pour s’élancer fuir, lorsqu’elle lui dit, sans découvrir son visage, d’une voix affectée et suppliante :
– Pourquoi avez-vous fait cela ? Oh ! pourquoi ?

Il était debout entre les rideaux écartés, tête nue – on perd toujours un chapeau ou une casquette – ganté, les cheveux en désordre. Elle reprit, avec la voix cristalline et haute de certains vieillards :
– Vous n’auriez jamais dû faire cela !
Elle écarta ses mains et il vit, stupide, qu’elle le contemplait sans épouvante, d’une manière amoureuse et vaincue.
« Ça y est. C’est la crise », pensa-t-il.

– Aviez-vous besoin, soupira Mme Cassart, de cette violence ? La présentation la plus banale, au casino ou sur la jetée, n’aurait-elle pas suffi ? Pouvez-vous croire que je n’avais rien remarqué, rien deviné ? Il vous était bien facile de… Mais pas ainsi, oh ! pas ainsi !
Elle se redressa, rassembla ses cheveux sur le haut du crâne, se drapa, digne comme un vieux clown.
L’homme, confondu, se tut, puis dit machinalement après un silence :
– Si jamais on m’avait…

Elle l’interrompit, palpitante :
– Non, non, ne dites rien, vous ne saurez jamais à quel point je suis bouleversée… Je suis… Une réputation sans tache… Je n’ai jamais été mariée… On m’appelle Madame, mais… Votre présence ici… Ah ! ne voyez-vous pas dans quel trouble… Vous n’aurez rien de moi par ces moyens, je le jure !

Chacun de ses gestes et de ses soupirs éveillait les feux agressifs de ses diamants, mais le cambrioleur ne s’y arrêta pas, occupé d’une irritation d’homme sain, et d’ailleurs pudique. Il faillit éclater, dire – et en quels termes ! – son fait à cette aïeule embrasée. Il fit un pas et eut en face de lui, dans un miroir, son image, la flatteuse image d’un beau garçon, de noir vêtu, et distingué, ma foi…

– Dites-moi que je vous reverrai, mais d’abord hors de chez moi, minaudait la folle. Donnez-moi votre parole de gentilhomme !

… Distingué, oui, quand il se taisait. Une sorte de snobisme lui ôta l’envie d’insulter, de brutaliser, un snobisme qui respectait à la fois l’extravagante erreur de la vieille femme, et cet instant de sa propre vie qui imitait la vie d’un noble et romanesque héros… Il s’inclina du mieux qu’il put, dit d’une voix profonde :
– Vous avez ma parole, madame !
Et s’en alla, bredouille.

 

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