Mes cousins ont de la chance ! Tous les étés, Tonton plante la tente au bord de la mer. Pendant deux mois, ils ont le camping et la plage pour terrain de jeu en toute liberté.
Mes étés sont différents.

En juillet, mes parents partent en vacances à deux. Ils nous envoient en colo, mes sœurs et moi.
Les monitrices ont des chouchous qu’elles cajolent et avec qui elles rient. Les filles se moquent de mes habits usés. On n’aime pas les vilains petits canards, je n’ai pas d’amies…

En août, les parents reprennent le travail. Pas de centre aéré, pas de Nounou. Toute la journée, nous restons seules à la maison.

Ce mois d’août 67 est torride. Les cigales stridulent dans le jardin exténué.
Les jouets sont rares. Mes sœurs aînées ne me veulent pas dans leurs pattes. Je traîne mon désœuvrement et ma solitude. En cachette, j’apprends dans leurs livres d’école.

Puis vient le dimanche. De bon matin, Papa charge l’Aronde avec le pique-nique et les serviettes, et on part rejoindre les cousins au Grau d’Agde, au camping de la Tamarissière.

Nous y sommes pour la messe en plein air de dix heures. Maman et Tatie nous font manger, nous, les enfants, dès la messe dite. Par prudence il faut attendre deux heures avant d’aller à l’eau.

À cause de mon jeune âge, je dois faire la sieste pendant que les grands partent jouer dans le camping. Je déteste ce moment où tout le monde s’amuse, alors que je suffoque sous la toile surchauffée. Les draps me collent à la peau, le sable gratte, je n’ai pas sommeil. Ça me rappelle la colonie.

Les parents attaquent l’apéritif d’un interminable repas dominical.
Mon repos sent l’anisette et le maquereau grillé.

Quand le temps est passé, j’ai le droit de me lever. Les grands s’égaillent dans les dunes.

Mes cousins et mes sœurs, plus âgés, ne s’encombrent pas du boulet de six ans que je suis. Je ne cours pas vite, je nage à peine, je pleure quand on me fait des niches et je cafte tout aux parents… un sparadrap décollé sous le pied de la bande : inutile et gênante.

Je sais où ils vont : ils se rendent au plongeoir !
Ils sont sûrs d’être tranquilles sur ce ponton, amarré à environ deux cents mètres de la plage. Je ne nage pas suffisamment bien pour les rejoindre.
D’habitude je reste seule au bord à patauger et cuire au soleil, mais aujourd’hui j’ai un plan : Ce matin j’ai caché le ballon du cousin sous les draps et Tatie lui a donné les sous pour s’en acheter un autre.

Mon larcin sous le bras, j’arrive à la plage. Le plongeoir de ma convoitise est là-bas : comme il est loin ! Je prends une grande goulée d’air, cramponne le ballon et me lance résolument dans la traversée.

Je grenouille, lèvres serrées.
C’est long, j’ai des courbatures aux épaules et l’impression de faire du sur-place. Je réussis à atteindre le plongeoir.
Effectivement, ils sont tous là, même pas étonnés de me voir arriver.

Le bonheur ! Je passe une après-midi délicieuse à sauter dans l’eau et jouer avec les autres. Enfin intégrée ! Et même s’ils me tournent le dos pour rigoler entre eux, je suis aux anges.

Le temps a passé vite, le soleil descend vers l’horizon.
Je plonge une dernière fois.
Lorsque j’émerge en crachotant, il n’y a plus personne. Je les vois s’éloigner à brasses vigoureuses !

Avec le ballon…

Je m’assieds au bord du ponton. Je contemple hébétée, l’étendue abyssale qui me sépare de la plage.

J’ai six ans, je grelotte de fatigue et de faim. Je suis éperdue de chagrin d’avoir été abandonnée, de compter si peu que personne ne s’est soucié de mon retour.
La mer, tout à l‘heure si claire et amicale, s’est assombrie. Sous la brise du soir une petite houle s’est formée.

Je n’ai pas le choix, je me jette à l’eau.

Après quelques minutes, je n’arrive plus à grenouiller la brasse. Je barbote comme un chiot à la noyade. Je ne vois pas la plage derrière les vagues, je ne sais même pas si je nage dans la bonne direction.
Mes yeux me brûlent, je hoquette en essayant de respirer au-dessus des vagues. Je suis à bout de forces, mes mouvements ralentissent, puis s’arrêtent.

Je m’enfonce doucement sous l’eau quand une main me saisit fermement le bras.
Un monsieur large, brun et fort me hisse sur le pédalo.
Une dame blonde, belle et grande se penche sur moi et me sourit avec inquiétude : « Ça va ? Comment t’appelles-tu ? Quel âge as-tu ? Où sont tes parents ?»
J’arrive tout juste à bégayer « Tonton », et « camping ».

Le monsieur pédale vigoureusement et explique :
« Il faut qu’on aille rendre le pédalo avant la fermeture, après, on te ramènera. »

Je veux bien aller au bout du monde, enveloppée dans une serviette douce et chaude, blottie dans les bras d’une dame qui me regarde avec tendresse et inquiétude.

Pendant que le monsieur récupère leurs affaires et paye le pédalo, la dame m’offre un esquimau. Je n’en ai jamais goûté, c’est délicieux ! Ils doivent être des princes pour être aussi riches.

Sur les indications du loueur, ils ont déduit que je viens de la Tamarissière, le seul camping aux alentours, et ils m’y conduisent.

Je reconnais un peu les allées, la tente est à côté du jeu de boules, l’Aronde est là.
Maman et Tatie reviennent en papotant de laver la vaisselle aux éviers collectifs.
Papa finit de charger la voiture. Mes sœurs sont déjà installées, chacune à une vitre.

« Te voilà. Monte vite, on s’en va. Bonjour Messieurs-Dame.
– …
– Elle était à l’eau ?
– …
– Et vous la ramenez ? Ah. Merci. Allez, c’est pas tout mais on a la route.

Les portières claquent, la voiture démarre, enveloppe mes sauveurs d’un nuage de poussière.

J’ouvre la bouche et essaye de raconter ce qui m’est arrivé. Les mots viennent mal, j’ânonne ma fatigue. Mes parents poussent un soupir d’agacement, mes sœurs ne détournent même pas le regard de la vitre.
Je renonce. A quoi bon raconter une histoire qui n’intéresse personne ?

Je sombre dans un sommeil comateux où un Prince des Mille et une Nuits et une Princesse venue du Nord m’emmènent chevaucher des montagnes d’écume.

Un jour, je les rejoindrai.

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