Suivre un schéma d’auteur, « Tel est pris qui croyait prendre », d’après « Toto », Boileau-Narcejac,
La Crème du Crime

« Et pense bien à lui faire de l’ombre, tu es grande, qu’elle ne se déshydrate pas ! Surtout, surveille qu’elle ne s’approche pas trop du bord. Lili-Rose est petite et si fragile, tu ne voudrais pas qu’elle tombe du nid ? , serine Maman Mésange à Lili-Berthe. Et toi, ma chérie, tu restes bien en sécurité contre ta sœur. »

« Gnagnagna et gnagnagna. Fais-lui de l’ombre. Tu parles, elle est toujours sous mes pattes, elle ne risque pas l’insolation. Plein les plumes de traîner ce boulet. J’aimerais bien qu’elle me lâche un peu ! Mais ça ne risque pas, elle reste toujours bien au centre. Elle doit avoir du lest dans le ventre.»

– Pfff ! Je te rappelle qu’elle est née un jour avant moi, Maman. C’est elle la plus vieille. Allez, amène-toi, Seccotine.

– Ne l’appelle pas comme ça, ton père déteste ça. Elle est toujours tout contre toi parce qu’elle t’aime.

«  Pfff, tu parles, qu’elle m’aime ! Elle me colle pire qu’une glue pour gratter toute la nourriture ! »

Ok M’man, ne te fâche pas. Je ferai attention, promis. Pars vite, M’man, j’ai si faim, je pourrais avaler un éléphant.

– Oui, je sais, mais je fais ce que je peux, et, rappelle-toi, c’est chacune votre tour.»

« Et voilà, Maman est partie. J’espère qu’elle va me ramener autre chose que ces moucherons microscopiques. Oh ! Comme j’ai faim !  Ça me rend malade, j’ai toujours des crampes dans le gésier de ne pas pouvoir y mettre quelque chose à digérer. Sous prétexte que je suis grande et elle toute petite, elle a droit aux grosses chenilles et moi, rien que des ailes et des carapaces ! Là ! Qu’est-ce que je disais ? Je viens d’avoir une bête mouche anorexique de Maman, et voilà Papa qui rapplique, avec un lombric long comme un boa. »

– Hello, P’pa, je peux avoir un bout de ce super méga ver de terre ? Il me paraît un peu trop gros pour Lili-Rose.

– Ma chérie, c’est chacun son tour, tu connais la règle, il est pour ta petite sœur, répond Papa Mésange en enfournant l’appétissante bestiole dans la gueule béante de Lili-Rose.

– Mais, P’pa, j’ai tellement faim, pleure plaintivement Lili-Berthe. » Le voilà reparti, il n’a même pas entendu.

« Petite sœur, mon croupion ! Elle mange plus que moi. Et flûte ! Qui c’est qui va rester l’estomac vide, à mourir d’inanition en attendant le retour de Maman avec ses misères de moucherons ? Comme d’habitude, la pauvre Bibi-Berthe ! »

En plus, ce matin, Lili-Berthe s’est réveillée toute trempée de l’averse, pendant que Seccotine était bien à l’abri au sec et au chaud sous le ventre de Maman Mésange. Elle est d’une humeur massacrante. Tous les soirs, c’est le même refrain : « Fais un peu attention à ne pas l’écrabouiller avec tes grosses pattes ; et pousse toi de sous mon aile, tu prends toute la place ! » Résultat, chaque nuit, Lili-Berthe dort au bord du nid et se réveille frigorifiée sous la rosée du matin.  Si seulement elle avait pu s’en débarrasser. Elle a envie d’en faire de la bouillie. Mais il ne faut pas se faire prendre, Maman serait en colère.

Un cri strident retentit au-dessus des cimes. Lili-Rose et Lili-Berthe se font caillou au milieu des brindilles entrelacées. « Pas bouger ». L’ombre de la buse frôle les oisillons tétanisés blotties l’une contre l’autre.

Il faut qu’elle trouve un moyen d’avoir la nourriture pour elle toute seule, sinon elle va mourir de faim. Un besoin irrépressible la pousse à être seule dans le nid. Mais, malgré toutes ses tentatives pour la pousser dehors, la crevette s’accroche. Une fois, c’est même Lili-Berthe qui a failli tomber.

Le cri perçant déchire à nouveau les airs. Les parents sont repartis à la chasse. Lili-Berthe rumine sa rancœur et remâche sa rage à défaut de nourriture. « C’est pas juste ! J’en peux plus. J’ai réussi à envoyer par-dessus bord les deux autres œufs, mais celle-là était déjà née, j’ai pensé que ça serait bien, une sœur. Depuis, toujours scotchée à mes baskets, et elle ne me laisse que des miettes, pas moyen de l’envoyer valser, la Seccotine. »

Lili-Rose, sagement tapie au fond du nid,  fixe sur elle son regard impénétrable. Les rayures blanches et grises du poitrail de Lili-Berthe se reflètent sur leur écran noir. « Arrête de me regarder avec ta tête de merlan frit ! Je pourrais te supporter si tu arrêtais d’exister, c’est tout. Si ça continue, c’est toi que je vais bouffer ! » Elle en a vraiment marre de cette petite boule de duvet qui avale en silence, consciencieusement, la ration dont elle-même a si cruellement besoin.

Le chasseur se rapproche en cercles concentriques.  Soudain Lili-Berthe a une idée de génie. « Ah, tu as faim toi aussi ? Viens donc voir par ici, j’ai un petit en-cas pour toi. » Elle se met alors à battre des ailes, tortille du croupion, étire son cou et sort la tête bien haut en piaulant de petits cris plaintifs en direction du ciel.

Lili-Rose regarde, abasourdie, Lili-Berthe s’agiter dans le nid. Maman a dit : « Pas bouger ». Dans le ventre, la peur dit : « Pas bouger ».

La buse s’est tue. Les oiseaux se taisent. La forêt se tapit dans un silence de plomb, attendant le drame. Lili-Berthe se déplace subrepticement à la frange des brindilles et du vide, laissant Lili-Rose à découvert au milieu de la coupe douillette. La bête est là, tout près. Lili-Rose est repérée. Le prédateur fond sur la proie facile.

Lili-Berthe exulte. Ça a marché ! Impressionnée par la taille du rapace, elle se pousse encore un petit peu plus au bord pour lui laisser le champ libre. Soudain, une brindille cède sous son poids. Déséquilibrée, Lili-Berthe bat des ailes. Un tout petit battement d’aile, que du duvet, pas encore de rémiges, quasiment imperceptible, juste histoire de reprendre pied.

Un œil de rapace, c’est cinquante mille  bâtonnets au millimètre carré. De la haute technologie au service de la détection du plus infime mouvement.

Les serres puissantes se referment sur le petit coucou.

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