L’histoire

Une brume épaisse recouvre le vallon d’une chape lugubre. Le faisceau de la lampe torche trace avec peine un chemin abrupt, luisant de glaise fouillée, jusqu’au bord du fleuve. Tout en bas, la Seine roule ses eaux noires et puissantes dans la nuit glacée de janvier.

Un promeneur a signalé une femme sous l’arche du pont. La maraude de la Soupe Populaire a fait un détour, pour offrir un maigre potage et un peu de chaleur.

Ils s’approchent des cartons, serrés tout au fond de la cavité, sous le piètre abri de la maçonnerie.

Mais c’est un corps sans vie que les deux âmes charitables découvrent, sous un tas de chiffons qui dégage une odeur douceâtre de vase.

Il a affronté, pour se rendre à son travail, la morsure du vent d’hiver et l’humidité qui insinue le froid jusqu’à la moelle des os. Bien au chaud dans son petit bureau, au sous-sol de l’Hôpital Saint Joseph, Gérald sort son thermos de café, se verse une tasse odorante et savoure l’instant.

Derrière la vitre qui le sépare de la chambre froide, il contemple le corps décharné qui vient d’arriver. Une SDF.

On ne mange pas gras dans les poubelles des riches du Vésinet : les bonnes arrosent tout à l’eau de javel pour éviter que la vermine vienne fouiller les poubelles. Gérald en sait quelque chose, il s’est souvent brûlé les doigts à cet acide corrosif pour extraire un peu de nourriture des déchets du gratin.

La femme est maigre à faire peur. Son visage, comme ciré par la mort, bouffi d’engelures. Le ventre gonflé de vermine.

La peau bleue de froid est parsemée de cercles rougeâtres et squameux, grattés au sang. La teigne. Sa longue chevelure noire, étalée sur la table, est tombée par plaques. La lumière blanche recouvre le corps d’une pellicule luisante comme du film plastique. Ses yeux délavés contemplent le plafond. Les lèvres gercées s’entrouvrent sur les gencives tuméfiées d’une bouche édentée.

Gérald frissonne de pitié et de dégoût.

Curieusement mal à l’aise, il se sent à la fois proche de cette femme, à la rue, abandonnée de tous, et révulsé par sa présence, sans qu’il puisse se l’expliquer.  Tout ce qu’il sait d’elle tient sur une étiquette : Anne Jeanne Sophie Voichin veuve D’Argemont.

Au pied du chariot, dans deux bacs, on a mis les affaires de la morte, désinfectées à l’autoclave à cause des puces, poux et autres gales. Un petit tas de vêtements, dans l’un, un drôle de cahier dans le second.

Sur le monticule de nippes informes, une matière aérienne luit doucement. Intrigué, Gérald s’approche, n’en croit pas ses doigts. L’incroyable douceur froide de la soie crisse sous sa caresse. Des bas de soie? Dans les affaires d’une clocharde !

« Qui es-tu, Anne Voichin ? » se demande Gérald.

La réponse se trouve peut-être dans ce cahier ?

Gérald s’en saisit, l’ouvre. C’est un agenda, un modèle de luxe, de l’année 2008. Dix ans en arrière. « Vélin couché couverture en cuir de veau pleine fleur », indique discrètement la troisième de couverture. Gérald ne comprend pas ce que ces mots signifient, mais pressent un prix exorbitant. Le cuir est chaud et souple sous ses doigts, engourdis par les 4° qui règnent dans la morgue.

Gérald grelotte, emporte l’agenda dans son petit réduit, s’installe confortablement sur la chaise rudimentaire de l’administration au budget serré et commence à feuilleter en sirotant son nescafé. La nuit sera longue.

07/09
commander le gâteau d’anniversaire de Sophie-Charlotte (5 ans déjà !)  chez Fauchard.
Demander à Charles-Henri pour le jardin du Sénat. Recevoir à notre villa du Vésinet, c’est d’un commun.

10/09
préparer l’entrevue avec Gaborit, j’ai prévu mes émoluments, il me veut, il m’aura !
*200KF/mois paieront les traites de la chasse en Sologne de Charles-Henri
*La part producteur me revient en intégralité, mon talent a un prix.
*Faire renvoyer cette empotée de Maryse, qui malmène mon cuir chevelu avec son arthrose aux doigts, j’exige Bart Hartens comme coiffeur et Khali Gould comme maquilleuse, parce que je les vaux bien, Ha Ha !
*Sophie-Charlotte s’est beaucoup trop attachée à sa nourrice mauricienne. Pour qui elle se prend, celle-là, c’est MA fille ! Je ne suis pas souvent présente, avec toutes mes obligations professionnelles, mais je ne supporte pas leur complicité. Je vais l’envoyer faire le gardiennage de la villa de Vevey. Elle aura une Nanny anglaise, ainsi qu’une répétitrice chinoise pour ses cours de Mandarin.

11/09
envoyer le chauffeur récupérer le gâteau pendant mon entrevue avec Gaborit. Ce gros plouc en pince pour moi, j’en fais ce que je veux. Première émission planifiée le 28/09. La baisse des APL, la hausse des prix du pain, il faut que je frappe fort. Il n’y en a qu’un, le défenseur des pauvres et des exclus, l’espoir des marginaux ! Cet Abbé Pierre, je le veux !

12/09 Anniversaire de Sophie-Charlotte dans les jardins du Sénat.

28/09 Δ 18h45 : Préparer le pilote pour accueillir l’abbé Pierre …

29/09 : Cet Abbé Pierre! Quel charisme! Quelle abnégation! L’émission a été grandiose ! La France à mes pieds !

30/09 Charles-Henri est en garde-à-vue ! Le Canard Déchaîné, cette feuille de chou de bas étage a publié en première page : “le ministre du Trésor Public la main dans le sac ! Charles-Henri D’Argemont détournait les redressements fiscaux vers son compte des Îles Caïmans” !

02/10 Gaborit m’envoie son larbin m’annoncer que je ne suis plus la bienvenue sur les plateaux. Quel rat ! Ce fichu Canard a osé publier : Les émoluments “honteusement fastueux en ces temps de restriction pour les Français” de la célèbre présentatrice Anne-Sophie D’Argemont.

25/10 Les biens de Charles-Henri et le compte off-shore sont sous séquestre ! Rien n’était à mon nom, optimisation fiscale, disait son avocat. Je me retrouve à la rue !

28/10 Charles-Henri s’est jeté sous un train ! C’est de ma faute. J’aurais dû le soutenir au lieu de lui hurler dessus que je demandais le divorce. Quel gâchis !

31/12 Toutes les portes se ferment à mon nez ! Je n’ai plus un sou. J’envoie Sophie-Charlotte chez Maman dans le Doubs. Avec sa petite retraite elles devraient s’en sortir, mais il n’y a pas de place pour moi. Que vais-je devenir ?

Songeur, Gerald referme doucement l’agenda.

La nuit est vite passée, bien au chaud dans son petit bureau de la morgue de l’Hôpital Saint Joseph du Vésinet.

Il remet sa veste râpée, mais propre et chaude, range son thermos au fond de son sac-à-dos. Le vigile qui vient d’arriver le salue d’un geste amical.  Gérald, pensif, rentre tranquillement chez lui, sur l’Île des Loges, dans la communauté d’Emmaüs qui l’a recueilli.

Commentaire

Préparation

J’ai tout d’abord choisi un registre, « tragique », et un postulat, « l’aveuglement mène à la solitude »

J’ai sélectionné ce que je voulais prendre de rayonnant et luxueux du texte initial pour en donner l’opposé misérable et tragique dans ma nouvelle,

Célia Upton, l’épouse du secrétaire d’État aux Finances.
d’un geste harmonieux
ses longs cheveux noirs
le gâteau d’anniversaire
en dominant
les toits de la capitale inondés de soleil et le scintillement du fleuve.
qui ajoutaient une pointe de mystère au charme incroyable émanant de son visage.
sa philosophie audiovisuelle que l’on résumait d’une formule : La soupe pour le plus grand nombre, les petits fours pour ceux qui restent,
délicatement
feulement de la soie
thé sans sucre.
concilier mon image
la bouche sensuelle
d’un invité de large surface médiatique,
l’intégralité de la part du producteur
, un cachet mensuel de 200 000 francs
j’ai le droit de choisir
met à ma disposition une maquilleuse, une habilleuse personnelle ainsi qu’un véhicule de prestige et son chauffeur…
j’ai des obligations
un petit détail… J’aimerais également que quelqu’un puisse s’occuper de Cécilia .Le chauffeur du ministre
Le gâteau de chez Dalloyau
Puis le tout, Peugeot, charlotte aux truffons, conducteur, présentatrice vedette, bas de soie et lentilles teintées, prit le chemin du Vésinet.
séduisante
sa robe, une création exclusive Kagitomo,
le stylo Mont-blanc
le défenseur des pauvres et des exclus, l’espoir des marginaux..

scenario :

Une femme SDF est retrouvée morte de froid aux abords du Vésinet. Elle tient, serré contre elle un agenda luxueux qui date de dix ans auparavant. Le veilleur de nuit de la morgue, désœuvré, feuillette cet agenda. Il est question de beaucoup d’argent et de beaucoup de cynisme. On voit à travers ce « journal de bord » la dégringolade de cette femme, en peu de temps, des sommets aux abysses suite aux malversations de son mari, secrétaire d’État aux Finances. Puis, sa nuit finie, le veilleur rentre dans son petit logement sur l’île de la Loge, dans la communauté d’Emmaüs qui l’a accueilli quand il était à la rue.

La scène du texte initial se passe principalement dans le bureau de Garabit, j’ai donc resserré le mien dans la morgue. Le binôme Anne Voichin alias Anne-Sophie D’Argemont/ et le veilleur de nuit de la morgue, Gérald Ambroise, en bas de l’échelle sociale, font le pendant, en miroir, de Célia Upton et Hubert Garabit au sommet de la société. (Célia domine Garabit, alors que Anne-Sophie est tombée plus bas dans la déchéance que Gérald qui s’en est sorti grâce aux compagnons d’Emmaüs.)

Retouches

Après le premier jet, j’ai réalisé que je n’avais pas atteint mon but, le destin du personnage était tout sauf tragique.

Q : Qu’est-ce qui rend un texte tragique ?

Je dois faire ressortir que le veilleur de nuit de la morgue a été SDF, sauvé par les compagnons d’Emmaüs.

Je dois faire plus ressortir le cynisme et l’avidité d’Anne-Sophie.

On me demande de « montrer » la dégringolade sociale d’A-S, mais ce n’est pas mon intention, ce serait trop long, je ne montrerai que le premier pas, la chute sera sous entendue et on ne verra que la fin, histoire inversée puisqu’on la rencontre clocharde au début.

L’interview avec l’Abbé Pierre est la chute de la nouvelle originale, contrastée à la vie luxueuse et méprisante des deux personnages de télé, la journaliste et le PDG. J’avais voulu la conserver en chute, mais ça ne semble pas naturel. Je vais le laisser passer avant la dénonciation du journal.

En réflexion,

Je me rends compte que en partant d’un texte déjà écrit, je sais des choses que mon lecteur ignore. Il a donc fallu que je bâtisse une histoire complète en traquant bien les implicites dus au premier texte, tout en conservant ceux qui étaient propres au mien.

Je suis incapable de sortir un registre complet de mon chapeau, donc j’ai travaillé depuis un corpus d’expressions du tragique, tout comme je l’avais fait sur le sentimental. J’en ai aussi fait un sur le cadavre et la misère, émacié, blafard, repoussant, tuméfaction, …

Il me semble que ce serait un gain de temps de construite quelques corpus sur les registres que j’utilise le plus.

En conclusion

J’ai découvert que m’inspirer d’un texte existant ne signifie pas qu’il faille sauter les étapes de construction de la nouvelle, au risque d’avoir un texte bancal et obscur. “Ce n’est pas parce que tout est fait qu’il n’y a plus rien à faire” !

 

 

Texte original :

Cinq sur cinq

Didier Daeninck

Zapping, Denoël 1992

La 605 noire vint se garer au pied de l’imposant immeuble miroir et le chauffeur fut presque immédiatement debout sur le trottoir, la casquette à la main, afin d’ouvrir la portière à Célia Upton, l’épouse du secrétaire d’État aux Finances. La carrosserie surélevée permit à la jeune femme de quitter l’habitacle sans que l’attention de son serviteur ne puisse monter plus haut que les genoux. Elle tira légèrement sur la veste de son ensemble bleu turquoise et d’un geste harmonieux ramena, du bout des doigts, ses longs cheveux noirs sur ses épaules. Elle leva les yeux vers le ciel pour suivre un vol de moineaux.

– Revenez me prendre d’ici deux heures, Philippe, et n’oubliez surtout pas de passer prendre le gâteau d’anniversaire de ma fille chez Dalloyau.

Ses talons martelèrent les dalles de l’escalier de marbre, et bien qu’elle ait appris à marcher en dominant chacun des mouvements de son corps, à en apprivoiser les ondulations naturelles, la pureté de ses formes attirait tous les regards.

Les portes automatiques délivrèrent leur minuscule chuintement pneumatique puis coulissèrent en silence. L’adjoint du directeur général qui l’attendait devant le bureau d’accueil vint à sa rencontre, le visage rayonnant.

– Je suis heureux de vous rencontrer sans écran interposé, madame Upton… M. Garabit vous attend dans son bureau… Vous n’avez pas rencontré trop de difficultés à venir jusqu’à Boulogne-sur-Seine ?

Il n’attendait pas de réponse à sa question. Il traversa le hall, la jeune femme à son côté, et s’immobilisa devant un ascenseur qu’il appela au moyen d’une minuscule télécommande. La paroi latérale gauche de la cabine constituée d’une vitre fumée permettait d’admirer, pendant les quarante-cinq secondes que durait l’ascension, les toits de la capitale inondés de soleil et le scintillement du fleuve. Avant d’arriver au sommet du bâtiment, Célia Upton vérifia sa coiffure dans le miroir. Elle cligna discrètement des yeux pour bien humecter les lentilles teintées en turquoise transparent qui ajoutaient une pointe de mystère au charme incroyable émanant de son visage. La porte de l’ascenseur ouvrait directement dans le bureau du président. La pièce occupait en fait toute la surface de l’étage, couverte pour une moitié, aménagée en terrasse paysagée pour l’autre. Un mur image diffusait en simultané une cinquantaine de programmes captés par la parabole blanche camouflée au milieu des arbres et dont la corolle avalait le ciel.

Hubert Garabit, énarque policé et court sur pattes, dirigeait l’antenne de Télé Première depuis trois ans. Ses succès inespérés dans le traitement de la surproduction d’acier et l’ajustement des effectifs à la réalité du marché en avaient fait un homme de recours, et c’est presque naturellement que Canigros, repreneur de la chaîne et leader mondial de l’alimentation pour chiens et chats, l’avait choisi pour réorganiser une entreprise en décadence.

Il s’était rapidement adapté à cette nouvelle industrie, et le passage des hauts-fourneaux aux décors en trompe l’œil, des coulées d’acier aux images virtuelles, s’était effectué en douceur. La mise en œuvre de sa philosophie audiovisuelle que l’on résumait d’une formule : La soupe pour le plus grand nombre, les petits fours pour ceux qui restent, s’était traduite par une progression fulgurante de l’audience. Les baromètres hebdomadaires de Médiométrie plaçaient systématiquement Télé Première en tête des chaînes, pour chaque tranche horaire.

Le président contourna le long bureau ovale plus vide qu’un billard et s’inclina devant Célia Upton en lui prenant délicatement la main. Il l’invita à prendre place dans une courbe de la pièce aménagée en salon, Une femme silencieuse déposa un plateau, café, thé, biscuits secs sur la table basse et disparut aussi mystérieusement qu’elle était venue. Célia prit place sur le canapé de cuir tandis que chacun des deux hommes s’asseyait dans un fauteuil. Elle croisa les jambes.

L’imperceptible feulement de la soie produisit plus d’effet sur l’énarque qu’une manifestation de sidérurgistes en colère. Il respira profondément en se tortillant les mains et sourit bêtement à la cantonade. L’adjoint se rua sur les tasses et fit le service, donnant le temps à son supérieur de reprendre ses esprits.

– Tout d’abord, madame Upton, je dois vous dire que j’ai étudié de près les courbes de décrochage sur le créneau qui nous intéresse, et qu’il se confirme que le point faible de notre programmation du dimanche se situe très exactement entre dix-huit heures quarante-cinq et dix-neuf heures trente …

Célia Upton se pencha pour saisir l’anse de sa tasse.

– Le module de mon émission est de cinquante minutes, monsieur le Président, et cela ne fait que trois quarts d’heure…

– Oui, oui, ne vous inquiétez pas… Je vous expose le contexte… Juste avant, en raison d’accords avec un network californien, nous diffusons un feuilleton américain de faible prestige. (Il faillit dire ” une merguez ” comme il qualifiait ce genre de série lors des réunions du mercredi.) En face, Canal Jeux draine plusieurs millions de téléspectateurs avec le tirage en direct, à dix-neuf heures, de la troisième tranche du Loto. Nous avons négocié avec la Française des paris le droit de faire défiler les numéros gagnants sur l’écran. Est-ce que cela vous pose problème ?

– C’est une nécessité absolue, n’est-ce pas ?

L’adjoint joua son rôle d’adjoint qui était de prendre sur lui les aspects négatifs de la négociation.

– Oui. Nous sommes persuadés que votre présence et le concept radicalement novateur de votre émission nous permettront de mordre sur la concurrence, mais le pouvoir d’attraction du Loto est indéniable …

Célia aspira quelques gorgées de thé sans sucre.

– Très bien. Je verrai avec mon réalisateur la meilleure manière de concilier mon image avec le banc-titre… Vous avez envisagé d’autres modifications, monsieur Garabit ?

Le fait de passer en si peu de temps, dans la bouche sensuelle de Célia Upton, de monsieur le Président à monsieur Garabit fit rougir jusqu’aux cheveux l’homme qui avait effacé Longwy de la carte France. Il fut à deux doigts de lui demander d’user son prénom, Hubert, mais la présence de son adjoint le retint.

– Non. Pour l’essentiel nous en restons à ce dont nous avions convenu ensemble et qui est consigné dans le projet de contrat. Et de votre côté ?

Célia Upton prit son Filofax et fit tourner les pages sous son index filiforme. L’ongle rouge comme une goutte de sang suspendue…

– La réalisation du pilote apportera des améliorations au produit mais cela restera un talk-show autour d’un invité de large surface médiatique, Depardieu, Kouchner, Le Pen, Cousteau, Bruel …

Le tout rythmé par cinq inserts de stock-shots abordant les principaux événements de la semaine écoulée… La coupure publicitaire est toujours de quatre minutes ?

– Oui, à moins que le Parlement n’accepte de modifier la loi… Ce n’est pas de mon ressort, malheureusement, mais peut-être pourriez-vous en parler à votre mari… La publicité (il pensa « le gras » comme lors des réunions du mercredi), c’est le nerf de la guerre…

Elle consentit à sourire.

– Je me garde bien de parler télévision à la maison, en contrepartie nous n’avons pas de discussions d’ordre politique…

L’adjoint feuilleta les dernières pages du contrat.

– Comme vous avez pu le constater nous avons tenu compte de vos remarques concernant les conditions financières de votre collaboration.

Vous recevrez l’intégralité de la part du producteur et nous vous versons en sus, un cachet mensuel de 200 000 francs correspondant à la préparation et la présentation d’une émission hebdomadaire de cinquante minutes. Vous avez des observations ?

– Pas sur ces articles, cela me convient. En revanche, j’aimerais qu’il soit précisé à l’avenant du contrat que j’ai le droit de choisir mon réalisateur et que Télé Première met à ma disposition une maquilleuse, une habilleuse personnelle ainsi qu’un véhicule de prestige et son chauffeur…

Le président nota les demandes sur son calepin électronique.

– Il n’y a aucun problème, madame Upton, tout cela va de soi… Encore un peu de thé ?

La jeune femme se leva et lissa sa jupe en plaquant ses mains sur son ventre, ses cuisses.

Hubert Garabit ravala sa salive.

– Je dois hélas vous quitter, monsieur Garabit. C’est aujourd’hui l’anniversaire de ma fille, et j’ai des obligations envers elle…

Elle ferma les yeux et rejeta la tête en arrière, découvrant une gorge d’une blancheur aveuglante.

– Ça me fait penser que j’oubliais un petit détail… J’aimerais également que quelqu’un puisse s’occuper de Cécilia … L’amener à l’école, suivre ses devoirs… Avec la vie que nous menons, il est impossible d’être aussi présents que des parents ordinaires…

L’adjoint appela l’ascenseur à l’aide de sa télécommande.

– Nous y veillerons, madame Upton, soyez tranquille…

Le chauffeur du ministre attendait au soleil, près de la 605. Le gâteau de chez Dalloyau était posé sur la banquette arrière, dans sa boîte isotherme. Puis le tout, Peugeot, charlotte aux truffons, conducteur, présentatrice vedette, bas de soie et lentilles teintées, prit le chemin du Vésinet.

L’émission baptisée « Cinq sur cinq » débuta le mois suivant. Le visage de Célia Upton, plus séduisante que jamais, apparut plein cadre. Un mouvement de caméra permit aux téléspectateurs de découvrir sa robe, une création exclusive Kagitomo, dont le camaïeu de bleu s’harmonisait parfaitement avec le décor. Célia cligna des yeux quand les projecteurs donnèrent leur pleine puissance, et l’on put remarquer la légère touche de violet qui teintait son regard sans que l’on se rende compte que cette étrangeté était due à ses lentilles de contact. Elle posa sur la table laquée le stylo Mont-blanc qu’elle serrait entre ses doigts et fixa la lampe rouge clignotante qui indiquait la prise de vue choisie par le réalisateur. Elle passa furtivement le bout de la langue sur ses lèvres.

– Bonsoir. Pour cette première émission de « Cinq sur cinq » je suis heureuse de recevoir le défenseur des pauvres et des exclus, l’espoir des marginaux… Je vous demande d’applaudir l’abbé Pierre …

 

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