Le temps de vivre (le déserteur) Boris Vian 1954

Il a dévalé la colline
Ses pas faisaient rouler des pierres
Là-haut, entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie

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Il respirait l’odeur des arbres
De tout son corps comme une forge
La lumière l’accompagnait
Et lui faisait danser son ombre

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Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il sautait à travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil

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Les canons d’acier bleu crachaient
De courtes flammes de feu sec
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il est arrivé près de l’eau

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Il y a plongé son visage
Il riait de joie, il a bu
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il s’est relevé pour sauter

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Pourvu qu’ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L’a foudroyé sur l’autre rive
Le sang et l’eau se sont mêlés

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Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil

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Le temps d’atteindre l’autre rive
Le temps de rire aux assassins
Le temps de courir vers la femme

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Il avait eu le temps de vivre.

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Ce poème, écrit en 1954, a été publié dans le recueil Chansons et poèmes en 1966 (publication posthume)
Boris Vian (10 mars 1920, Ville-d’Avray, – 23 juin 1959, Paris) était un écrivain français, un ingénieur, un inventeur, un poète, un parolier, un chanteur, un critique et un trompettiste de jazz. Il a écrit 11 romans, 4 recueils de poèmes, plusieurs pièces de théâtre, des nouvelles, de nombreuses chroniques musicales (dans la revue Jazz Hot), des scénarios de films, des centaines de chansons … le tout avec une verve intarissable.
Boris Vian se savait condamné à brève échéance. Il aspirait, tout comme l’évadé de ce poème, à vivre intensément. Depuis l’âge de 12 ans, suite à une angine infectieuse, il souffrait de rhumatismes articulaires aigus provoquant une insuffisance aortique. Il savait risquer à tout moment un accident cardiaque. Ses parents, et en particulier sa mère le couvaient. Aussi, Boris Vian, comme le fugitif, demande surtout qu’on le laisse vivre, dévaler la colline, danser, sauter, cueillir, rire, courir vers la femme… Il exprime en toute simplicité son désir de vivre libre, avec passion, sans illusions, mais aussi sans concession.