France3 Provence, studio 111

« Chers téléspectateurs, bienvenue dans notre émission « Un soir, un héros ». Aujourd’hui, sur le plateau, notre héros d’un soir, Monsieur Lionel Bernotte, et la charmante jeune femme qu’il a arraché des griffes d’un dangereux psychopathe, j’ai nommé la célèbre artiste de Land ’Art Mademoiselle Sandrine Péralta.  –– Attention, Monsieur Bernotte, la chaise. (Bruit de chaises renversées) Oui, asseyez-vous là. ––

– Vous voulez bien nous raconter, Monsieur, comment vous avez empêché un crime abominable ?

– J’étais au Pub des Trois Dauphins, comme tous les soirs, je prenais ma callo… collo… collation. Depuis que mon épouse est partie, la maison est bien vide, alors je dîne dehors.

– C’est désolant, un honnête homme si poli et distingué !

– Je ne sais pas pourquoi elle m’a quitté. Mon travail était très prenant, mais elle avait tout, les vacances à St Bart, l’hiver à Morzine. J’étais à ses pieds. Je ne lui refusais aucun caprice. Un bellâtre gominé sud-américain l’a emmenée dans sa tournée de concerts. Sa trahison m’a anéanti. J’ai trouvé des vrais amis au Pub, le barman, les serveurs, quelques esseulés comme moi qui partagent un verre. Mais ça m’embrouille les idées. –– Vous n’auriez pas quelque chose à boire ? ––

– Le chagrin, sans doute ?

– C’est ça. Un midi, j’y avais emmené un client pour un repas d’affaire. Je ne lui ai pas mesuré ma compagnie, et je suis rentré fatigué, très fatigué. J’ai effectué par mégarde un virement de trois millions d’euros à mon patron en déplacement en Belarusse. L’urgence, un contrat en or, le comptable en congés. J’ai appris plus tard que c’était une escroquerie. Le client était complice et m’avait entraîné à la boisson.   Je n’y ai vu que du feu. J’ai perdu mon emploi. Quelle injustice! Moi qui m’étais tant dévoué.

– La fameuse « arnaque au faux président » ! La vie ne vous a pas épargné, je vois. Reprenons. Comment vous êtes-vous trouvé dans l’impasse des Trois Dauphins ?

– Il m’est advenu un léger ennui gastrique, –– Vous n’avez que de l’eau pour les biberons ? –– Je suis sorti me dégourdir les jambes et me rafraîchir dans ce recoin sombre. Et j’ai vu Mademoiselle ci-présente dans une position affreusement gênante.

– Comme c’est intéressant ! –– Non, nous n’avons pas de cognac dans le studio ! –– Expliquez-nous !

– Je suis encore confus de la scène qui s’offrait à moi. Mlle Pérlatta –– Péralta –– gisait contre le container à ordures, et une personne de sexe opposé était couchée sur elle. Je n’ai écouté que mon courage et j’ai assommé le mécréant, puis j’ai libéré Mademoiselle. –– Je meurs de soif, vous permettez ? J’ai un médicament à prendre. ––  (Il sort une flasque et boit à long traits.)  Notre Seigneur ne nous enjoint-il pas d’aider notre prochain ?

– Quelle modestie ! Merci beaucoup de ce témoignage bien en deçà de la réalité brutale des exactions auxquelles vous avez fait face. Tournons nous à présent vers la victime de cet effroyable criminel. »

«  Mademoiselle Péralta, merci d’être venue nous raconter votre horrible mésaventure.  Nos auditeurs sont curieux de découvrir par quelle ruse machiavélique Jacques Ledru vous a attirée dans cet horrible traquenard et vous a terrassée, vous qui êtes cinquième Dan d’Aïkido.

– Je m’ tirais de la galerie d’Art du Cours Mirabeau où j’expose mes croûtes, quand ce merdeux a commencé à me coller au train. En bavassant des niaiseries du genre « Je peux vous raccompagner, Mademoiselle ? Le quartier n’est pas sûr à cette heure tardive. » Il me filait la gerbe avec sa tronche de cake ! Tous les cratères sur sa trombine, des rouges, des blancs, des violets, on aurait dit un muffin aux fruits rouges.

– Une figure bien peu avenante assortie à la noirceur de ses intentions.

– Brèfle, j’lui ai dit qu’il pouvait se l’accrocher en déco de Noël, ou se la faire encadrer, parce qu’avec la gueule qu’il traînait, il était pas prêt de s’en servir. Ce rat m’a taclée et je me suis éclatée la gueule sur la benne à ordures. Quand je suis sortie des vapes, il m’avait coincée et frottait sa trogne vérolée à ma figure.

– Quel horrible cauchemar!

– C’est là que l’autre pochtron, heu, Monsieur que voilà, s’est ramené et m’a sauvée. J’ai rien vu, Tronche-de-Cake m’a flanqué un coup de boule. J’ai émergé du coltard au milieu de la flicaille et des pompiers. Quelle angoisse, ça schlinguait la testostérone jusqu’au Parc Jourdan.

– Merci à tous de ces poignants témoignages sur les criminels qui hantent notre belle ville d’Aix-en-Provence et ses héros ordinaires. »

France3 Provence, coulisses

« Monsieur Bernotte ?

– Soi-même ! Quéss…  quéss… Que me voulez-vous ?

– Albert Dupré des Alcooliques Anonymes. Nous avons remarqué votre aisance devant les caméras, vous êtes un acteur né !  Nous souhaiterions vous engager comme personnage principal de notre nouvelle série docufiction sur les cures de désintoxication. Le cachet est de cinq mille euros par épisode.

– Cinq mille ?

– À la condition expresse de suivre pas à pas notre processus de désintoxication. Pouvez-vous y réfléchir ?

– C’est tout réfléchi, j’accepte ! Allons arroser ça ! »

Aix-en Provence, tribunal de grande instance

« Non, Votre Honneur, je vous assure que je n’ai jamais voulu faire de mal à cette personne. Je lui ai proposé de la raccompagner jusqu’à l’entrée du parking Mignet parce que en me rendant au MacDo, où je travaille, je vois souvent des bandes de loubards dans le coin. Elle s’est pris les pieds dans un sac poubelle qui traînait et s’est cognée la tête au container à ordures.

– Mais vous étiez, au dire du témoin, couché sur elle en train de la violer.

– Vous vous méprenez : J’essayais de la ranimer quand quelqu’un d’autre s’est embronché dans le sac poubelle et s’est étalé de tout son long sur moi. Mademoiselle, qui était en train de revenir à elle, a été à nouveau assommée quand ma tête a heurté la sienne.

– Vous ne l’avez pas délibérément frappée ?

– Bien sûr que non ! Oh, elle n’a pas été très gentille avec moi, mais j’ai l’habitude. J’essayais de l’aider, et Monsieur m’a vomi dessus. Mon uniforme était tout taché et empestait l’alcool.

– Qu’avez-vous fait alors ?

– J’ai appelé les pompiers parce qu’elle s’était à nouveau évanouie, et lui non plus n’était pas très bien. On a discuté en attendant les secours. Je ne pouvais pas aller travailler comme ça, j’allais être en retard. J’étais désespéré, j’y ai tout déballé, ma situation précaire, les gens qui me rejettent à cause de mon acné, ma solitude. Il m’a dit qu’il était seul lui aussi, sa femme est partie, il a perdu son travail, il m’a avoué qu’il buvait pour oublier le naufrage de sa vie. Mais moi, je suis SDF maintenant. Je n’ai même pas accès au RSA, j’ai 24 ans.

– C’est donc vous qui avez alerté les secours ? Cela ne figure pas aux minutes ! Huissier, prenez note. C’est inadmissible et ça vous innocente totalement. Vous êtes libre! »

Aix-en Provence, devant le tribunal

« Hola, mec ! Te v’la dehors. Tu m’ remets pas? La gonzesse que t’as s’courue l’autre soir. Je t’attendais. J’suis trop contente de te voir, j’ai entendu c’que tu bavassais au juge. J’ai pigé qu’tu m’as sauvée. Et qu’t’as perdu ton job à cause de mézigue? Parce que ça me fout les glandes. Si t’es libre, j’ai un job dans ma boîte. Mon champion du coup de boule, la boule de démolition te fera pas peur? Allez, amène tes miches de rat ! J’t’embauche comme Démolition Man. »

France3 Provence, journal régional

–– Jingle entraînant, hurlements de fans déchaînés ––

« Vous avez aimé notre série « J’ai un problème avec l’alcool, mais je me soigne », où, grâce à notre programme de désintoxication notre héros s’est débarrassé de son addiction? Alors vous allez a-do-rer « J’ai un problème avec le cannabis, mais je me prends en main », prochainement sur vos écrans. Avec notre acteur fétiche, notre héros, Lionel Bernotte ! »

Frais Vallon, Marseille, hall d’immeuble

« Hey, mec ! Qu’est-ce que tu cherches ?

– Heu… Bonsoir, on m’a dit que je pourrais acquérir un peu de marijuana, du cannabis, en quelque sorte, chez vous. J’en ai besoin, c’est pour un tournage.

– Comment qu’il cause comme le dictionnaire, ta race ! Avance un peu que j’voie ta face.

– Certes, mais pouvez-vous m’être d’un quelconque secours ?

– Ma parole, mais t’es le mec de la téloche ! Sur la Trois, qu’ma mère et mes sœurs ne ratent pas un épisode avec la boîte à kleenex à côté ! Hey M’man ! Descend un peu voir qui qu’est venu te rendre visite ! Ton superman préféré !

– Monsieur Lionel ! Comme c’est un honneur, un très grand honneur de nous rendre visite. Ici tout le monde adore comment vous parlez, et toute la misère que vous endurez pour devenir honnête et bon croyant sans l’alcool. Je peux avoir un autographe ? Regardez, toutes les voisines viennent vous voir ! Sam, ne reste pas comme ça, va chercher des gâteaux et du thé pour Monsieur Lionel.

– C’est trop d’honneur, Madame, je suis extrêmement ravi de vous rencontrer. Vous êtes charmante.

– Toi, gaffes comment tu parles à ma mère !

– Laisse, mon fils. Monsieur est poli avec moi, prends des leçons. Alors, dites-moi, Monsieur Lionel, si je peux vous aider.

– …

– Ah ! Quelle belle idée de montrer à nos jeunes comment on devient de bons petits gars. Je me languis de voir la nouvelle série à la télé !

France3 Provence, journal régional

–– Jingle du JT ––

« Pas de fusillade aujourd’hui à Marseille. Nous ignorons encore ce qui a provoqué l’attroupement et le joyeux repas de rue improvisé dans la Cité sensible de Frais Vallon. Tous les habitants se sont retrouvés dans les allées à partager des gâteaux et du thé. Il n’a pas été rapporté de voies de faits. La police est perplexe. »

2 réflexions sur “Sic transit gloria mundi

  1. Ton texte est vraiment super Véro, amusant et original. Le vocabulaire s’adapte totalement au contexte.
    Bravo.

  2. faut voir qui s’amuse à pirater un blog d’une obscure gratte papier avec des commentaires en anglais me félicitant de mes fabulous textes!

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