Première partie

 

Un matin calme en bord de mer. Calme ? Pas tant que ça. Un groupe de goélands surexcités se chamaille au-dessus des bateaux de pêche. « Qu’importe l’élégance, tant qu’on a la pitance », serait leur devise s’ils se posaient un jour la question d’en avoir une, ce qui n’est pas près d’arriver.

Jonathan Livingston est différent. Manger est le cadet de ses soucis. Il s’entraîne à l’écart. Son trip, c’est d’explorer les techniques de vol. Il tord son corps, vrille ses ailes, se vautre inlassablement à la surface de l’eau et recommence.

Dans le Clan, on rigole de ses dégringolades échevelées, on s’irrite aussi de toutes ses simagrées aériennes :

– Pensez-donc, ma brave dame ! Un illuminé tellement occupé à ses pirouettes qu’il en oublie de se nourrir !

Un tel comportement défrise les Anciens. Un goéland squelettique couvert de plaies et de bosses. Ses parents sont désespérés.

– Arrête de faire le zouave et finis ton hareng.

– Mais, M’man, c’est ça qui me branche, étudier le vol. Pêcher, c’est juste trop nul.

Et le voilà reparti. Toute sa voilure déployée, il s’entraîne au piqué. Il n’est vraiment pas taillé pour. Il persiste. Tous ses rivets sur le point de sauter, il pulvérise le record. Victoire ! Mais il part en vrille au premier mouvement, et se désintègre au contact de l’eau.

Complètement en vrac, le moral dans les chaussettes, il se résigne à rentrer dans le rang.

– Ils ont raison, mes vieux.

Mais il n’y a pas que lui qui est tombé. La nuit aussi. Le goéland et l’obscurité, ça fait deux. Il est équipé pour naviguer à vue, pas pour les balades nocturnes. Il faut qu’il regagne le rivage.

Clopin-clopant, il prend un peu d’altitude. Une alarme résonne dans sa tête.

– Hé ! Tu n’y vois rien, et tes ailes sont trop grandes pour les évitements, tu vas se fracasser sur le premier obstacle qui passe.

– Hein ? Qu’est-ce que tu dis ? Les ailes ? Courtes ?

La solution !  Le faucon a des petites ailes ! Et c’est le champion du piqué ! Bingo ! Il faut réduire la voilure.

Il essaye tout de suite, depuis six cents mètres. Il atteint deux cents kilomètres à l’heure les doigts dans le nez. Un léger mouvement du bout des ailes, Flouf ! Il redresse et file au radada, comme une flèche.

Adieu les bonnes résolutions, il passe la nuit à jouer au scud. Au petit matin, il frise la vitesse absolue de trois cent quatre-vingts kilomètres à l’heure. La journée suivante, il teste les variantes de cette nouvelle technique, looping, tonneau, vrille …

 

La nuit tombée, il rentre enfin au bercail, vanné, mais vainqueur.

– Hé, les poteaux, z’avez vu un peu ce qu’on peut faire avec le matos que vous avez sur le dos ?

Le Grand Conseil est réuni et l’attend. Jonathan biche à mort, « C’est mon heure de gloire ! » Mais ce n’est pas pour le féliciter qu’ils se sont réunis.

– Tu menaces la survie du groupe en faisant le clown au lieu d’assurer la pérennité de l’espèce.

– Mais, étudier, s’interroger, c’est essentiel ! La liberté, la connaissance, le progrès, c’est plus important que bouffer et fienter, non ?

Hélas, ils sont bouchés à l’émeri. Il a bafoué les règles du clan et il est viré.

Il n’en a rien à faire, il se trouve un petit coin tranquille et continue à apprendre. La technique, ça a du bon. Bien nourri de poissons frais et de passion, il fait mentir les tables de longévité alors que ses congénères crèvent lamentablement dans leur médiocrité en suçotant des têtes de poisson.

Un soir qu’il rêvassait, peinard, dans un alizé tiède, il rencontre deux goélands, éblouissants. Et, ils savent ce que voler veut dire. Il est épaté.

Ils sont venus le chercher. Il les attendait. Il disparaît dans la nuit avec ses deux potes-étoiles.

Deuxième partie

 

Ils arrivent au paradis, un rivage accidenté, entouré de falaises, et une poignée de goélands. Pendant le voyage, il s’est transformé, ses plumes d’une blancheur immaculée, ses ailes lisses.

Ses nouveaux amis sont comme lui, avides d’apprendre. Il oublie le passé, explore les possibilités de son nouveau carénage.

Mais les souvenirs finissent par resurgir, qu’est devenu son ancien monde ?

Sullivan, son instructeur, explique à Jonathan :

– Tu as brûlé toutes les étapes pour arriver ici. Il a fallu des lustres aux autres. L’évolution de quelques-uns, permet l’évolution des sociétés. Mais c’est un mammouth, bien ficelé avec règles établies. Si personne ne secoue ces chaînes, c’est la pétole pour le peuple.

Jonathan se pose des questions. Où sont-ils ? Où vont-ils ? Chiang l’Ancien, qui va bientôt mourir, lui explique que c’est un voyage sans temps ni lieu, qui mène à la perfection, en libérant la puissance de l’esprit.

Leçon N°1 : la projection spatio-temporelle. C’est coton. Il ne suffit pas de croire, mais de comprendre. Jonathan, un jour, renverse les barrières qu’il s’était dressé lui-même et se projette dans l’espace. Boum ! Comme ça ! Alakazam !

Ce n’est pas fini. Après l’espace, il y a le temps, palier obligé avant d’accéder à l’Amour. Tout un programme !

Quand il calanche enfin, Chiang rappelle à Jonathan de ne pas oublier l’Amour et disparaît dans un éclair aveuglant.

Après son départ, Jonathan pense aux collègues qu’il a laissés, sur Terre. Il a potassé la Bonté et  l’Amour, il va aller aider ceux qui, comme lui, souffrent du carcan du Clan. Il se propulse sur les rivages du passé.

Il tombe pile sur Fletcher Lynd qui vient de se faire exclure du Clan, et qui rumine des pensées amères.

– Laisse tomber, lui dit-il. C’est une bande de nazes et un jour ils s’en boufferont les doigts. Ils sont plus à plaindre qu’à blâmer. Amène-toi, il y a du fun dans le ciel !

C’est qui, ce goéland blanc Persil, sourire Colgate, qui lui propose de s’envoyer en l’air ?

– OK ! Je te suis, vieux ! Par quoi on commence ?

 

Troisième partie

 

Fletcher est doué. Il est vite rejoint par six potes qui n’ont pas envie de se fatiguer les neurones. La voltige, ça leur suffit. Libérer leur pensée les branche beaucoup moins. Du coup, ça rame à décoller vers le Walhalla.

Sept pékins, c’est trop peu pour Jonathan, il les veut tous. Il ramène sa troupe au grand jour. Les vieux schnocks n’apprécient pas, ils sortent le képi et le sifflet et s’époumonent en menaces et gesticulations.

Alors que les huit parias de déchaînent dans les cieux, les soumis végètent dans leur cambouis. Mais ils surveillent du coin de l’œil.  Petit à petit, quelques-uns se joignent au petit groupe.

Et enfin, ils commencent à comprendre ce qu’ils sont vraiment et à utiliser leurs dons.

C’est alors que Fletcher, en faisant le mariole pour épater la galerie, se fracasse sur un rocher.

– Hé, mec, te faut encore quelques leçons avant de traverser les cailloux ! Le secoue Jonathan.

– Hein ? Chuis pas mort ?

– Tu en connais beaucoup, des macchabées qui parlent, toi ?  Allez, bouge-toi, la populace a prévu un méchoui avec nos abatis.

Et floup ! Il l’emmène là-bas voir s’ils y sont.

– Mince, on a fait ça comment ?

– Tu vois, petit, depuis le temps que je te dis d’utiliser ce que tu as entre les oreilles, tu viens de le faire. Suffisait d’en avoir envie.

Voyant l’attroupement au pied du rocher, Fletcher soupire :

– Ils ont voulu t’étriper. Tu avais raison, c’est des vrais nazes. Je ne sais pas comment tu fais pour les aimer.

– Tu te fourres la palme dans l’œil jusqu’au tarse, je n’aime pas ces débiles cruel. Je veux juste les sortir de la crasse. C’est ça qui va les gonfler, de voir que j’avais raison. Tu te souviens du petit con qui voulait péter la gueule à tout le monde ?

– Non. C’est qui ?

– Toi ! Et maintenant c’est toi qui va les guider vers le Nirvana.

Et Jonathan s’évapore. Fletcher écrase une larmichette et se met au travail.

– Première leçon : bon, alors, va falloir comprendre que c’est tout dans votre ciboulot que ça se passe, les mecs.

Ses élèves le regardent comme si un entonnoir lui avait poussé sur le crâne. Il réalise que tout chemin, si long soit-il, commence par les premiers pas.

Alors il les regarde vraiment, il voit des mômes imparfaits, mais prêts à le suivre au bout du monde. La poitrine de Fletcher se gonfle d’un immense amour.

Son premier pas vers la sagesse.

 

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