J’en pleurais de rage ! J’allais rester plantée là toute la journée ! Déjà midi et le bus repartait à trois heures. Perplexe, je contemplais à mes pieds l’étendue bleutée de glace du départ de la piste.

Décembre 79, mon brevet de mécanicienne radar en poche, j’avais débarqué à la Base Aérienne d’Ambérieu, réveillant à grands claquements d’escarpins les couloirs habitués au chuintement discret des rangers. Les vieux pistards m’attendaient au tournant. Quand on leur avait annoncé qu’un mécano en jupe allait tremper ses ongles vernis dans la graisse de leurs chers avions, leur testostérone ne n’avait fait qu’un tour !

J’étais la première fille : Ça se fête ! On avait rogné sur la salle de repos et viré le babyfoot pour me faire un vestiaire. Ça avait refroidi l’ambiance. Les jeunes collègues, côtoyés pendant la formation en école, m’avaient accueillie prudemment, de peur de déplaire. Le Sergent-Chef Lescure me parrainait sur le poste de travail. Il m’appréciait, me rassurait et laissait dire.

Le Capitaine suivait d’un œil bienveillant mon intégration. Averti par Lescure des réticences à mon égard, il avait programmé une sortie cohésion, destinée à resserrer les liens de l’équipe. Il s’agissait d’une journée à partager d’une activité ludique, hors des ateliers.

Ainsi par un beau matin d’hiver nous étions arrivés à Hauteville, petite station du Bugey. Dans le bus j’avais vu Lescure déplier sa carte et montrer au Capitaine le départ de la piste de fond qu’il comptait emprunter, en haut de la piste bleue.

Il n’y avait pas eu de sports d’hiver dans mon enfance modeste et méditerranéenne. J’étais parfaitement débutante. J’avais glané quelques conseils techniques, je n’allais pas reculer.

Cohésion ? Tu parles d’une sortie cohésion ! Je n’ai pas été déçue. Ils m’avaient larguée, toute seule, au pied d’une piste.

«Bleue, c’est la plus facile !» avaient ils crié en se jetant dans le goulet qui menait à la noire. Un envol de moineaux et puis plus personne. Juste Lescure en bon skieur de fond qui attaquait d’un pied gaillard la montée en canard.

Je contemplais, intimidée, ce tire-fesse qui ronronnait à vide, rien que pour moi. Le perchman, très gentil, m’expliqua comment mettre les bâtons dans une main, tenir la perche de l’autre, ne pas m’asseoir… Il avait tiré d’un coup sec sur sa chaîne et en route !

« Et surtout lâchez-la en haut sinon…» Je n’avais pas bien saisi quel sort funeste m’attendait si je me cramponnais à la perche et il était trop tard pour un demi-tour.

Un silence cotonneux m’enveloppait. Dans la transparence du matin, les silhouettes vert sombre des sapins détachaient leurs branches candies de neige sur le tapis immaculé. L’air vif me piquait le nez, caressait mes joues, emplissait mes poumons. Il se dégageait du paysage une sensation de pureté glaciale.

Le cliquetis sec du mécanisme s’enclenchant sur le poteau suivant me ramena à la réalité.
Au loin apparut un panneau barré de rouge où était dessinée une pomme (ou était-ce une gourde ?) à skis, accrochée à une perche qui s’envolait. Je compris quand j’en vis redescendre deux, vides, au-dessus de ma tête, se balançant mollement à environ cinq ou six mètres de haut.
Je lâchai la mienne et non sans quelque fierté réussis à ne pas repartir en marche arrière. Le soleil brillait, la neige étincelait, quelle belle journée !

Et depuis j’étais là, paralysée devant cette patinoire verticale qui m’invitait à aller me fracasser sur les cabanons de la station en contrebas. Je m’imaginais à la fin de la journée, transie de froid et de honte…
Comment allait donc se passer ma descente ? A dos de perchman ? Sanglée sur un traîneau ? Un hélicoptère ?
Le sourire ironique des collègues. « On vous l’avait bien dit, une femme sur le terrain … »
J’étais au désespoir. J’avais tout raté.

Mais il en fallait plus pour me faire déclarer forfait, je cherchais du regard une échappatoire.
«Où diable était passé Lescure ?»
Je le vis soudain sur ma droite dans le petit creux derrière un rideau d’arbrisseaux, tout près, si près, de petits nuages de vapeur rythmant son pas rapide et élégant de patineur.
Je me penchai pour implorer son aide, il allait bon train : je ne distinguais déjà plus que son bonnet rouge oscillant entre les arbres par une petite trouée de la haie. Il y avait un passage !

Je me penchai plus, étirai le cou, c’est alors que mes skis se mirent sournoisement en route vers ce petit vallon latéral, sans me demander mon avis, comme s’ils voulaient courir après Lescure !

Panique !
« Rester debout, les skis bien… comment déjà ? Parallèles ? En chasse neige ? Et les bâtons, il faut les planter, mais où ?»

Le temps de réaliser, j’étais arrivée en douceur dans une couche épaisse de poudreuse de l’autre côté du vallon. J’avais skié ! Et j’avais même réussi à m’arrêter !

Empêtrée dans mes spatules, je mis un bon moment pour faire demi-tour de ce talus enneigé. Tout compte fait, la pente de ce vallon était bien moins impressionnante que celle du départ de la piste et ici, au moins, elle n’était pas verglacée.

Je me lançai en tremblotant dans un deuxième zigzag, genoux fléchis. Arrivée au bout, je plantai mon bâton, basculai mon poids, et, oh miracle, les skis pivotèrent ! Je m’enhardis et attaquai la descente. C’était magique, tout ce que Lescure m’avait expliqué la veille me revenait. Je répartissais mon poids sur un ski, sur l’autre, ils obéissaient, et je glissais sans bruit.
Je pris de la vitesse, le vent glacé giflait mon visage. Je respirais à pleins poumons,  ivre de cette nouvelle liberté.

Derrière moi je perçus alors le bruit caractéristique du ski qui prend des quarts rapides et incisifs, Schrrch ! Schrrch !
Woush ! Woush ! Un, deux, une nuée de skieurs me doublèrent en trombe, après quoi, Lescure vint se ranger à mes côtés en m’adressant un clin d’œil.

C’est après la dernière bosse que je découvris tous les gars de l’équipe en haie d’honneur, brandissant des bouteilles de vin de Cerdon, hurlant et sifflant. Quant à moi, je n’y voyais plus guère, les yeux noyés d’émotion.

Je terminai cette première descente sous une pluie pétillante et sucrée, débordant de reconnaissance pour ces collègues un peu bruts de fonderie et leur manière rude de me dire que j’étais des leurs.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *