Le premier Adân résonne au-dessus de la ville endormie. Après la douce chaleur du train, Yanis frissonne. Sur le quai de la gare, le courant d’air glacial du petit matin s’infiltre dans la toile fine de son pantalon d’été. Heureusement qu’il a un blouson épais. Il a treize ans. Avec ses jambes maigres et son gros anorak noir tout neuf, il ressemble à une improbable tortue perchée sur deux jambes de héron.

Il est dix heures. Yanis longe, désœuvré, les étals multicolores du marché en plein air d’Istanbul. Il passe sa langue desséchée sur ses lèvres craquelées par le vent chaud du désert, la soif et la malnutrition. Un vendeur d’oranges le surveille du coin de l’œil, le chasse à grands gestes en le traitant de « petite vermine ». Humilié, Yanis repart, la tête basse. — Ils ont raison, là-bas. Les gens d’ici sont des mécréants. Ils ont oublié la charité. —

Le soleil de onze heures darde ses rayons de feu sur le tissu noir. Yanis a l’impression d’avancer sous une pluie de braises. Mais il ne peut pas ôter ce lourd vêtement.

Il a la tête qui tourne. Il se glisse derrière un étal, entre les camionnettes, et s’assoit sur le parapet qui borde la place. Dans une cagette, on a mis des fruits abimés. Il regarde furtivement autour, personne ne le voit. Il ramasse une poire à moitié gâtée, mord le fruit, du côté sain. Le jus sucré explose dans sa bouche assoiffée.

Yanis ferme les yeux. Sous la peau râpeuse, la pulpe onctueuse et rafraîchissante caresse ses papilles. Il dévore la poire blette, hors du monde. Soudain une main calleuse se pose sur ses doigts. « Arrête ! C’est du pourri, ce n’est pas bon. Tiens, prends celle-là. » Un jeune homme grand et musclé est penché sur lui. Il lui sourit en lui tendant une énorme orange. « Moi, c’est Gebraïl. »

Yanis sursaute, lève le bras, instinctivement, pour se protéger des coups. Ça fait tellement longtemps qu’on ne lui a pas parlé gentiment. Là-bas, ils l’appellent « Mouche-à-caca ». Parce qu’il agace tout le monde à quémander de la nourriture. Et ils lui assènent des claques sur le crâne pour qu’il s’en aille. Depuis que ses parents sont morts, dans la bataille de Raqqa, il n’y a plus d’avenir pour lui. Pour sa petite sœur Khadîdja, peut-être, s’il fait ce qu’on lui a demandé. Sinon, ils la tueront, ou pire, a ajouté le chef. Yanis a la chair de poule rien que d’y penser. Tiendront-t-ils parole ? Rien n’est moins sûr, mais le garçon n’a pas le choix. Sa résolution est prise. Pour l’amour de Khadidja.

Il balbutie un « Merci » inaudible et part en courant.

À midi et demie, les employés des immeubles de bureaux envahissent les allées du marché, s’agglutinent devant le camion du kebab. Yanis se mêle à la foule. Des effluves de viande grillée et d’épices cuisinés flottent dans l’air. Le soleil est au zénith.  Sihem, la sœur de Gebraïl, qui travaille dans un des bureaux à côté, l’a rejoint pour partager un sandwich à l’ombre du parasol. Elle est belle comme un printemps.

Il les aperçoit. Ils ont l’air heureux, ils sourient. L’homme a été gentil avec lui. Yanis se sent misérable à l’idée de ce qu’il doit faire. Mais il est prisonnier de son gros anorak noir et de l’horrible chantage qui l’a amené ici. Il transpire à grosses gouttes, ses yeux lui piquent. Il a faim et soif. Sa vision se brouille, sa tête se vide. C’est maintenant ou jamais. Pour sa petite sœur. Le jeune garçon glisse précipitamment une main dans son blouson. «  Khadi, je t’aime ! » pense-t-il avant de tomber, inconscient.

Les deux jeunes gens se précipitent. Ils l’emmènent à l’ombre, à l’arrière de la camionnette.

Sihem s’accroupit à côté du garçon évanoui, défait la fermeture éclair de son blouson, puis recule, horrifiée. La longue main, juste de la peau et des os, est encore crispée sur une cordelette reliée à une ceinture d’explosifs.

Gebraïl a compris. Il jette un bref regard à sa sœur puis, habilement, il dénoue la cordelette des doigts nerveux du garçon.

Pendant que Sihem insère doucement entre les lèvres bleuies des gouttes de sirop de miel, Gebraïl réfléchit. Sélim, qui vend des chaussures un peu plus loin, a fait l’armée. Il saura ce qu’il faut faire.

Sélim examine le dispositif, débranche avec précaution, un à un, les pains de plastic, dans un silence de mort. Ils retiennent leur souffle. La moindre étincelle pulvériserait tout sur une vingtaine de mètres alentour. Lorsque c’est fait, il déboutonne la ceinture. « Il y avait un détonateur sous le fermoir. On a eu de la chance. » murmure-t-il, soulagé.

Yanis émerge doucement, dans une brume cotonneuse. Sihem lui tend un makroud dégoulinant de miel. Elle ne sourit plus. Elle le regarde intensément, les yeux dans les yeux, sourcils froncés. « Tu as besoin de sucre. Ne dis rien, mange ça d’abord. Je m’appelle Sihem, et lui, c’est mon frère Gebraïl, et voici Sélim, qui a enlevé la bombe. Tu n’es pas un assassin. On peut t’aider. Mais il faut que tu nous explique tout. »

Elle sent bon le henné et la cannelle, comme Mamie, celle qui faisait des pâtisseries délicates comme de la dentelle et des loukoums légers comme des nuages, pour la fête de l’Aïd. Il mâche longuement la semoule parfumée. Ces saveurs éveillent un souvenir qui lui perce la poitrine. La table basse de Grand-mère, parsemée de pièces de dinette à fleurs. À Vénissieux. En France. Sa grande cousine, Sihem, son sourire espiègle entre deux longues nattes brunes. Son air appliqué quand elle déposait sur la petite assiette les minuscules parts de loukoums. Il devait manger avec le petit doigt en l’air, « comme un aristocrate ». Sinon elle fronçait les sourcils.

Ils étaient heureux. Puis les parents ont soudainement emmené Yanis et sa petite sœur Khadidja, encore bébé, dans le pays de l’enfer. À travers le brouillard de ses yeux humides, Yanis mélange les sourires, les visages et les Sihem. C’est si loin, tout ça.

Il réprime un gros sanglot et, entre deux hoquets, raconte, désespéré.

Il devait tuer « au moins cinquante personnes » s’il voulait sauver Khadi. Ils vont faire du mal à sa petite sœur, par sa faute.

« On a dit qu’on allait t’aider, lui affirme Kader, fais nous confiance. »

Le soir même, les collègues de Sihem inondent Facebook, Tweeter et tous les réseaux underground de photos horribles de corps déchiquetés qu’ils ont recopié çà et là sur le net. Ils créent même une fausse Une de journal

Un attentat sur un marché d'Istanbul fait 70 morts et 162 blessés

Il faut dire qu’ils sont une des plus brillantes startups de développement web en Turquie. Avec quelques geeks très doués.

Les autorités turques n’ont pas retrouvé les auteurs de cette mauvaise blague. Qui eux-mêmes se sont bien gardés de raconter leurs exploits.

Sihem a raccompagné Yanis chez sa grand-mère, en France. Elle lui a tout raconté. La grand-mère a compris la menace qui pèse désormais sur son petit-fils. Elle a décidé de déménager. Loin de la banlieue lyonnaise, en un endroit où personne ne les reconnaîtra. Elle l’a adopté, pour qu’il porte un autre nom de famille.

En toute discrétion. Daesh a des yeux partout.

Et des disciples prêts à les dénoncer pour se faire bien voir.

Un mois plus tard, les peshmergas libèrent la ville. Abandonnée sur place dans la débandade de la défaite, la petite Khadidja est retrouvée, famélique, errant dans les ruines, le passeport de ses parents enfoui dans un petit sac-à-dos en peluche. Le Croissant Rouge la sort enfin de l’enfer syrien.

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