Le printemps normand n’a pas l’habitude d’être clément. Néanmoins, il faisait doux, en cette fin d’après-midi de mars, sur la plage de Courseulles sur Mer, aussi connue sous le nom de Juno Beach. Tranquillement installé devant la remise, je remettais un peu d’ordre dans le tas informe d’accastillages, quand elle est entrée dans ma vie.

Ma femme était en ville, chez notre fille, et moi, plutôt que de tourner en rond dans le petit appartement, je m’occupais les mains et la tête. La saison n’allait pas tarder à démarrer, et nos deux ketchs, la Marie-Galante et la Jeanne-Lise, tout juste rentrées des Antilles, devaient être fin prêts pour démarrer l’été métropolitain. Le carnet de commande était plein de réservations de plaisanciers désireux de s’offrir un petit tour de voile, histoire de se laver les yeux de leur grisaille parisienne.

Bref, voilà ce taxi qui s’arrête juste à mes pieds, et cette femme interminable en descend. Une blonde aux cheveux blancs, mais dont la carnation ne ment pas, peau laiteuse du nord. Son visage est dissimulé sous un chapeau à large bord, ses yeux derrière d’immenses lunettes de soleil. Elle a l’air gênée, un peu perdue, et déjà je pressens qu’elle n’apporte pas que du bon.

Dans un Français hésitant, mais parfait, elle me demande :

« Bonjour Monsieur, je suis Katja Schoonbeek et je cherche Madame Adèle Solignac.
Je me relève, déplie mon dos courbaturé par l’immobilité et jauge la dame.
– Elle n’est pas là.
Son menton tremble un peu, sa voix se casse.
– On m’a dit qu’elle habitait ici, pourtant.
– Effectivement, mais elle s’est absentée.
– Ah ! Tant mieux. Alors je vais l’attendre.

Elle a l’air soulagée. Et moi, j’en ai un peu ma claque de trier de la ferraille. Alors je profite de l’excuse pour prendre une pause.
– C’est que .. je viens de Groningen, au nord de la Hollande, et ça m’embêterait de m’être déplacée en vain, ajoute-t-elle.

Le mystère s’épaissit. Cette dame est hollandaise. Mais pourquoi veut-elle voir Adèle, qui n’y a jamais mis les pieds ?

– Elle est partie pour quelques jours, je suis désolé. Mais je vous en prie, asseyez-vous un moment. Le temps de me changer et je suis à vous. Vous m’expliquerez.»

Je l’installe sous la véranda, file prendre vite fait une douche, enfiler un jean et une chemisette propres, puis je reviens m’asseoir auprès d’elle. Un verre de citronnade pour elle, une bière pour moi.

Protégé de la brise marine par la véranda, je me sens bien. Le regard porte au loin sur la plage de Courseulles, immensité paisible à marée basse.

Deux ans que ma femme, mon Adèle, est déclarée en rémission. Les dernières radiothérapies, la chimiothérapie, avaient eu raison de sa joie de vivre et de son énergie. Elle avait intégré une communauté évangéliste. Mais elle est de retour. Elle a retrouvé un espoir que la maladie avait rongé. Je reste prudent : c’est dans la nature du bonheur d’être éphémère. Un souffle de vent te l’apporte, un soupir te l’arrache. Et dans la détermination de cette femme je pressens un force huit dévastateur.

Les yeux baissés, elle triture nerveusement le bord de son chapeau, puis commence à parler.

« Je suis à la recherche des personnes qui ont rencontré ma deuxième fille, Eva. Elle est partie, elle avait à peine dix-neuf ans, dans le cadre d’un projet humanitaire, à Madagascar. Je ne l’ai jamais revue. Nous avons reçu il y a trois ans un avis de décès. Eva est morte d’une overdose sur une plage de Floride. J’ai ressenti le besoin de suivre son parcours depuis son départ de la maison. Une façon de lui dire adieu … Votre épouse est malgache, je me trompe ?
– Non, c’est exact.
– À Tananarive, une sage-femme à la retraite m’a raconté se souvenir de ma fille, “un ange blond descendu en enfer”. Eva lui a raconté sa vie toute la nuit. Qu’elle se prostituait pour payer sa dose quotidienne de drogue. Qu’elle ne savait pas de quoi demain serait fait. Cette brave femme se souvenait également de votre épouse. Elles ont toutes deux accouché la même nuit. Le lendemain matin, le bébé était mort. Une fille. Ma petite fille. Avec toute cette drogue …»

Je m’en souviens comme si c’était hier, j’étais en sortie dans l’archipel des Îles Glorieuses, avec une bande d’hommes d’affaire Sud Africains en goguette. Comme nous vivions sur notre bateau, ma femme était partie finir sa grossesse dans sa famille, sur son île, Madagascar.

La visiteuse pleure silencieusement, tout en parlant.

« J’aurais aimé parler à votre épouse d’Eva, juste un peu. Juste un petit éclat de souvenir d’elle. »

Elle ôte ses lunettes de soleil pour les essuyer, y renonce et reste les mains sur ses genoux. Elle lève sur moi un regard implorant.

Et je réprime, le goulot de ma bière entre les lèvres, un hoquet de surprise. Je tousse, tousse éperdument, pour retrouver la respiration qui me fait soudain cruellement défaut.

Derrière l’écran luisant de ses larmes, deux gemmes du vert le plus profond sont posés sur moi en une supplique muette. Et je comprends soudain. Pourquoi la joie en demi-teinte. Pourquoi ma femme semble rongée d’une guerre intérieure dévorant ses entrailles. Et ma méprise.

Je suis né à Cherbourg d’une mère Normande et d’un père Antillais. De ma mère, Jeanne, j’ai hérité le jade délavé de mes yeux, couleur de l’océan des plages normandes. L’explication semblait si simple.

Le téléphone retentit à travers la pièce, noyée dans le silence de ma sidération. Je reprends mes esprits, me précipite. C’est mon gendre. « Ça y est, elle est arrivée ! Oui, une fille ! Alizée ! » J’ai du mal à réaliser, je suis grand-père ! Je ris et pleure.

À côté du téléphone, dans la demi-obscurité du soir tombant, trône la photo d’une jeune femme à la peau couleur de miel, aux incroyables yeux vert émeraude.  Ma fille, mon rayon de soleil, ma lumière, mon bonheur. Je me ressaisis. D’un geste discret, je replie le cadre et le glisse dans le tiroir de la console. Puis je me retourne.

« Je suis sincèrement désolé, Madame. Je ne peux hélas rien pour vous. Je vais devoir m’absenter. Puis-je vous raccompagner ? »

Boîte à malheurs, boîte à bonheurs, il est des boîtes à garder closes.

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