Fichu catalogue ! Ah ! Ces bonnes femmes ! “Choisis, toi ! Fais-moi la surprise !”, qu’elle dit. « Exploration dans la jungle martienne avec bain d’asticots électrophores », « Promenade en barque au clair de terre sur la Mer de la Tranquillité », et plein de voyages encore plus délirants au goût d’ailleurs !

« Je m’appelle W454. Le soir du 34/14/8037, LN317 et moi, on va se marier. Ça fait un moment qu’on économise pour se payer un voyage de noces mémorable. C’est pour ça que j’habite cet appartement minable rue 44, le quartier le plus délabré de F48, mon pays. Même pas équipé d’un téléporteur, l’ascenseur met des plombes pour monter au 4000. Eh oui, chez nous les rues sont verticales, il n’y a pas beaucoup de place sur AG1908, notre planète. Mais on a été contents de la trouver quand le soleil a explosé et grillé la Terre, on ne va pas chipoter.

Confortablement allongé sur le hover-sofa, je feuillette le catalogue holographique de l’agence « Lune de Miel ».  Tiens ! Paris, 1913 ? Mouhaha ! Ils sont rigolos habillés comme ça. On se demande comment ils peuvent marcher avec ces robes qui traînent par terre. Ça me rappelle la photo, sur le transpondeur, chez mes parents. La photo du mariage d’un aïeul. Blanchard, il s’appelait.

Il y avait presque tout l’alphabet dans leurs deux noms. Pierre Amédée Gontran Timoléon Edouard Blanchard et Louisette Ninon Christophine Augusta Swacienick, avec la date, 24/10/1913 marquée derrière. Chez nous, on ne fait pas tant de chichis, on n’a pas d’arbres, donc pas de papier. Taper des noms à rallonges sur un clavier prend un temps inutile, qu’on passe ailleurs, à se délasser. Quel gain de temps et d’énergie! »

W454 est décidé, c’est là qu’ils iront se dire oui, dans la peau de son lointain ancêtre, à Paris, rue Vaugirard (Pfff, il pouffe de rire, quel nom de rue biscornu !) Il passe la commande. Clic, la robe blanche. Clic, le costume trois pièces. Clic-clic, les trucs pour les pieds, escarpins, mocassins.

Il s’amuse comme un petit fou. Les vêtements, c’est un vague souvenir holographique. En 8000 ans les rayonnements cosmiques ont modifié le génome des humains. Leur épiderme s’est transformé en écailles très dures pour s’en protéger. Vu de loin, on dirait la peau, vu de près, c’est une armure de chitine composite. Autre modification, leur ADN est devenu pérenne, il ne se dégrade plus à la mitose. De la fin de l’adolescence à la mort, ils restent identiques, et vivent très vieux, facilement 300 années terrestres.

Le grand jour tant désiré arrive. Ils embarquent dans le X2002 presque neuf qui les attend en bas et s’envolent pour la planète SK49, la base spatio-temporo-nautique. L’endroit n’est pas très romantique, du béton et de la ferraille à perte de vue. Tout est gigantesque. Les gens y affluent des quatre coins de la galaxie pour s’offrir une promenade dans l’espace ou le temps.

Ici, les rues sont horizontales. Avenue 1800, au numéro 2 500 000, appartement MH400, une petite bi-coque les attend pour les emmener passer une semaine dans le Paris d’avant-guerre.  Comme les masses énergétiques doivent rester équilibrées de part et d’autre d’un voyage dans le temps, pendant que W et LN seront à Paris, Pierre et Louisette seront aspirés vers SK49. Ils y passeront une semaine en catalepsie. On leur implantera un beau souvenir de mariage avant de les renvoyer sur Terre.

W et LN arrivent dans la petite chambre d’un hôtel du Marais, accolée à la cathédrale. Un arc boutant traverse la pièce. C’est malcommode en diable, W s’y est assommé en s’extirpant de la bi-coque, mais c’est très dépaysant. Ils vont de découverte en ravissement. Tout les enchante. Ils vont danser dans les guinguettes des bords de Seine, soirée cabaret au Moulin Rouge, ne manquent pas un coucher de soleil sur le Trocadéro, adorent la cuisine française. Le portefeuille-imprimante qu’on leur a remis au départ ne désemplit jamais.

W454 découvre la Bibliothèque Municipale. Il est tout de suite accro à la lecture, dévore page après page des mondes fabuleux de la littérature, pleure avec Cosette, rit avec Molière, se met en colère avec Shakespeare. Toutes les nuits, pendant que LN dort, il plonge avec délice dans les univers de Jules Verne, Théophile Gautier, Maupassant, et tous les autres.

Le soir du mariage arrive. Ils descendent les Champs Elysées en calèche tirée par deux chevaux blancs. À Vaugirard, ils entrent dans la mairie du XVe.

C’est un moment à la fois très solennel et cocasse. Ils bafouillent leurs vœux  entre deux fou-rires, en essayant de prononcer: Pierre, Amédée, Gontran, Timoléon, Edouard Blanchard, acceptes-tu de me prendre pour épouse ? Moi, Louisette, Ninon, Christophine, Augusta Swacienick, je te prends pour époux pour te chérir et te protéger jusqu’à ce que la mort nous sépare. Et vice-versa. Ça prend du temps de dire ces noms compliqués, ils ont des crampes au ventre tellement ils rigolent, mais ça fait partie du décorum.

Le maire glousse dans son mouchoir, gagné par l’hilarité générale, ainsi que les deux clampins qui passaient par là et qui ont été embauchés comme témoins.

Le soir, en rentrant dans leur chambrette, ils se sentent tout drôles. Ils sont furieusement attirés l’un vers l’autre. Ils ont un peu de mal à retrouver les gestes, mais de fil en aiguille, de bisous en caresses, ils consomment leur mariage. Ça n’est pas pareil qu’avec les capteurs du casque de copulation virtuelle.

Ils y prennent beaucoup de plaisir.

Ça ne se fait plus, là-haut, depuis longtemps. On  donne ses gamètes à la banque centrale dès la fin de l’adolescence et on décide quand on aura un enfant. Le reste se passe au casque.

L’heure du retour approche. Il se fera pendant leur sommeil ; chacun s’installe sagement dans sa moitié de bi-coque. LN317 s’endort. Mais pas W454. Il n’a pas fini son livre et veut savoir si Aronnax, Ned et Conseil parviennent à échapper à Nemo. Il se relève et s’installe pour lire dans le fauteuil au coin du feu. Après quelques pages, il dodeline de la tête et s’endort.

Au petit matin, Louisette se réveille dans le lit de l’hôtel. Tous les souvenirs de son beau mariage, enfin, sans la rigolade, ont été implantés dans sa mémoire. Pas de trace de son mari. Il y a un inconnu dans le fauteuil. C’est W454, catastrophé, qui réfléchit. A cause de ce maudit bouquin, il est coincé ici et Pierre est resté sur SK49 !

W essaye de lui exposer la situation. Ce n’est pas facile, mais elle y met du sien.  Heureusement, W a gardé le portefeuille virtuel sur lui. Il se remplit au fur et à mesure qu’on prélève l’argent. Cet instrument du futur aide bien Louisette à se rendre aux arguments de W. Et surtout, ils ne manqueront de rien.

Il se présente, explique leur système patronymique. On appelle les immatures de “A” à “R” en fonction de leur âge. A 18 ans, on vous attribue une lettre en fonction de votre QI. W pour n’importe quel quidam ordinaire, comme lui. Son père s’appelait Z, mais c’était un génie.

Il va falloir attendre, en espérant que LN, là-haut, gère.

LN, de son côté, explique tout à Pierre. Il est émerveillé de tout ce qui l’entoure, n’a aucun mal à comprendre l’imbroglio et le paradoxe de la situation. Ils entreprennent les démarches pour tout arranger. Hélas, la société de voyage ne veut rien savoir, c’est entièrement de la faute de W454. Il faut repayer si LN veut le récupérer. Et c’est très cher.

Pendant quatre ans, ils économisent. Pierre ouvre une chaîne de French Cuisine. Épaté, il découvre ce nouvel univers, prend plein de notes.

En 14, W part à la guerre. Sa cuirasse d’écailles le protège des balles et des shrapnells. Il se débrouillera pour se trouver au bon endroit au bon moment et sauver Péguy, Fournier, Apollinaire et Pergaud, et tant pis pour le schisme temporel.

Pendant ce temps, Louisette tient le petit hôtel. Fin 1918, la bi-coque réapparaît enfin dans la chambre. W454 embrasse Louisette et retourne chez lui. Il sait que si son ancêtre, Pierre, ne revient pas, lui-même cessera d’exister.

Il est très content de retrouver LN, qui a repris la chaîne de French Cuisine. Ensemble, ils développent un nouveau concept de coaching de copulation qui fait fureur et leur fortune.

Ils auront ainsi les moyens de retourner de temps en temps s’éclater sur Terre.

Pierre et Louisette prennent un nouveau départ, émigrent aux États Unis. Il devient écrivain, publie sous plusieurs pseudos. Il profitera des échanges avec W pour piquer les nouvelles idées de ses récits futuristes .

Un petit Marcel leur naît en mars 1919, preuve que les génomes sont restés compatibles. Puis deux fils et une fille. Tous, passionnés de découverte spatiale, fonderont la NASA.

En 1992, Pierre et Louisette partent ensemble reposer en paix dans le petit cimetière de Nébian, dans l’Hérault, village de naissance de Pierre. Fin 1997, leurs descendants embarquent dans une capsule. Elle va se poser sur une comète qui les véhiculera aux confins de l’espace.

Peu après, ils reçoivent de la terre une vision apocalyptique. On est presque en 2000. Le soleil se transforme inexorablement en géante rouge.

Puis plus de signal, au télescope le système solaire des anciens est devenu un trou noir.

C’était l’année Zéro.

« W454 » ( Michel Sardou, 1976)

à propos de « Mon père s’appelait Z »

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