Allongé sur son petit lit de foin parfumé, Napo s’ennuie. Il a suivi au moins mille fois les arabesques que les racines du vieux saule dessinent au plafond de sa chambre. Trois semaines qu’il n’a pas le droit de sortir. Trois semaines avec ces écorces qui maintiennent sa patte arrière immobile. Trois semaines que ça gratte en dessous. C’est terrible pour un petit lapin plein d’énergie. Napo en a assez.

Un frou-frou soyeux dans le couloir. C’est Maman.

« Tu as de la visite, mon chéri. C’est le grand jour !

Elle se retourne : Je vous laisse,  Docteur. Je dois m’occuper du bébé. »

Le Docteur Blaireau entre. Napo est impressionné par sa taille imposante, mais aussi par ses gros yeux qui roulent, énormes, derrière le verre épais de ses lunettes.

Le Docteur sort un grand couteau et approche.

– Regardons un peu comment va cette patte.

Napo tremble. Voyant son émotion, le Dr lui demande de lui raconter encore une fois ce qui est arrivé. Napo ferme les yeux, pour se souvenir, et surtout pour ne plus voir cette grande lame affutée qui s’approche de sa patte.

– J’avais eu la permission de sortir jouer avec mes grands frères, au clair de lune. Tout-à-coup, ils étaient partis et j’étais tout seul dans la clairière. Et alors j’ai vu les yeux jaunes qui brillaient dans les framboisiers. Et Marli a crié : « Le renard ! Sauve-toi ! » Et alors j’ai couru vers le terrier, et je n’ai pas vu la grosse racine qui dépasse. Ma patte a craqué et après … je ne me souviens plus.

– Tu t’es évanoui.

– Comme j’ai eu peur ! Je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. Les renards sont méchants. Je ne pourrai jamais être ami avec un renard. Comment il a fait, Rouky, pour être copain avec Rox ? Et il a menti à ses parents !

– C’est facile. On n’y pense pas quand on a envie de jouer. Quand tu en auras assez d’empiler tes cubes tout seul ici, tu voudras jouer au foot. Et, pour jouer au foot, il faut être plusieurs. Sinon ce n’est pas amusant. Et c’est alors qu’on est prêt à connaître une grande amitié. Et on peut tout faire pour ses amis.

– Ah non ! Je ne peux pas mentir à Maman. Et puis, elle le verrait tout de suite. Et peut-être qu’elle ne m’aimerait plus.

– Tu dis ça parce que tu es petit, et que l’aventure te fait peur, mais en grandissant tu auras envie d’aller voir plus loin. L’amitié de tes amis sera plus importante que le chagrin de ta maman.  Tiens, j’ai un peu de temps avant mes visites du soir. Si tu es courageux et que tu me laisses enlever cette écorce, je vais te raconter une histoire.

– D’accord.

Napo ferme les yeux pendant que le Docteur Blaireau coupe les lanières de chanvre qui retiennent les écorces.  Il essaye d’imaginer quelle sorte d’histoire il va lui raconter. Sûrement une histoire de renard.

« Un soir, j’étais dans mon laboratoire quand on a tambouriné à ma porte. Pan pan pan !

J’étais en train de préparer une potion compliquée, avec des ingrédients très rares, pour sauver un petit hibou,  et je ne voulais pas la rater. J’ai crié de revenir plus tard. Un peu après, quelqu’un a gratté à la fenêtre. Grat grat grat ! C’était un souriceau, tout tremblant, qui m’a supplié de le suivre chez une laperette de la Garenne aux Bleuets, que c’était une question de vie ou de mort.

J’ai mis ma sacoche dans ma brouette et je l’ai suivi.

Chez Laperette, il y avait du sang partout. Un renardeau était allongé par terre, la patte prise dans un piège à mâchoires. Laperette était affolée. Renardeau s’était trainé chez son amie, avec le piège, pour demander de l’aide.

Normalement, les lapins ne parlent pas aux renards, c’est interdit. Mais Laperette, Renardeau et Souriceau étaient les meilleurs amis du monde. Ils jouaient en cachette dans les prunelliers où personne ne va parce que ça pique.

Les parents allaient bientôt rentrer. Ils allaient la disputer, la punir, mais ils allaient aussi surement faire du mal au renardeau, peut-être même le tuer. S’il ne mourait pas avant à cause de l’hémorragie. Laperette pleurait, le renardeau saignait, le souriceau courait de la porte à la pièce en couinant « Dépêchez-vous ! Dépêchez-vous ! »

J’ai crié : « Calmez-vous ! J’ai une idée. »

J’avais appris, à l’école des Docteurs, le fonctionnement de ces pièges. J’ai libéré la patte du renardeau. Elle avait l’air cassée. Il ne pouvait vraiment pas marcher !

J’entendais les pas des parents sur le gravier de l’allée. Alors j’ai pris le rouleau à pâtisserie de Maman Lapin, et j’ai frotté du sang dessus. J’en ai mis aussi sur la tête du renardeau. Et je lui ai dit de ne pas bouger. Il a fermé ses yeux. Il avait l’air mort.

Les parents sont entrés. Ils se sont affolés. Ils m’ont demandé ce qui se passait. Je leur ai raconté que j’allais cueillir des pétales de fleurs-de-nuit, quand j’avais entendu des cris. J’étais entré chez eux et j’avais vu le renard, fou furieux à cause du piège, qui grognait et essayait de mordre Laperette. J’avais attrapé le rouleau et j’avais frappé très fort sur la tête du renard enragé. Plus la peine d’avoir peur, j’avais vérifié, il était bien mort.

Je leur ai dit que j’allais l’emmener, loin, au bord de la forêt. J’ai aussi proposé de les débarrasser du piège. Papa Lapin m’a aidé à tout charger dans ma brouette. Renardeau s’est un peu réveillé quand on l’a cogné à la porte en sortant, mais il n’a rien dit. Et je l’ai ramené chez lui. Sa maman était triste de le voir blessé, mais contente aussi que je le ramène. Je l’ai soigné puis je suis rentré chez moi.

Si un jour tu viens chez moi, je te montrerai le piège. Je l’utilise pour expliquer à mes amis comment on l’ouvre si on se fait prendre.

– Et le renardeau ?

– Il boîte. Sa patte n’a jamais totalement guéri  contrairement à la tienne qui est parfaitement remise.

En même temps qu’il racontait l’histoire, le Docteur a enlevé les écorces et Napo n’a rien senti !

Le docteur reprend : « La nuit, il monte la garde autour de la clairière, pour protéger les enfants de son amie Laperette, qui lui a sauvé la vie ce soir-là.

– Mais, Docteur, pourquoi vous me racontez cette histoire ?

– Parce que, quand Marli a crié au renard, c’était surement vrai. Mais c’est un secret entre Laperette, Renardeau, et moi. Le Docteur fait un clin d’œil à Napo, puis il ajoute : Et toi aussi, maintenant. N’oublie pas, si un jour tu as un problème, que je serai là pour t’aider.

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