Les yeux rivés à sa Visu Tête Haute, qui affiche sur le pare-brise ses données de navigation et de vol, Gertie pousse son KappaJet aux extrêmes limites de la structure. Les yeux embués de larmes, il remâche rageusement les paroles acerbes de Kriegs, le contremaître.

« Pilote ? Avec tes culs de bouteille aux yeux, ils ne voudront même pas de toi pour pulvériser les champs d’estheraves!

– Mais, avec les aides à la navigation, pas besoin d’avoir dix dixièmes !

– Et l’aptitude physique, les muscles, tu y as pensé, l’avorton ? Allez, laisse ça aux hommes. »

Gertie s’est enfui, blessé. Marre d’être si myope qu’aucun laser n’a pu redresser sa vue, marre d’être malingre, pâle et musclé comme une serpillière.

Il fonce vers les confins inexplorés de la ferme. À l’endroit où la barrière électromagnétique empêche autant les animaux de l’élevage de sortir, que les bêtes sauvages d’entrer.

Il capte soudain, du coin de l’œil, un trait fugitif à la limite de son champ de vision. Le radar n’a rien détecté. Le jeune garçon est intrigué. Il oblique vers la vieille mine d’oxygène solide qui donne à la planète son atmosphère, à l’endroit où il a cru voir l’ombre se poser.

À l’aplomb du puits en ruine, il repère une trainée sanglante dans les feuillages. Gertie pose son engin en suspension hovercraft, enfile son gant laser et avance prudemment, sous le vent.

Une trumelle est posée dans les fourrés. La moitié de son échine est arrachée. La plaie brûlée est noire et rouge vif. Sûrement l’œuvre d’un rayon neutronique. La bête l’a entendu, elle se retourne, prête à attaquer.

C’est une cyborg-trumelle, reconnaissable à son casque en kevlar composite. Entre les deux yeux opalescents, juste sous l’étrave frontale, le troisième œil de l’animal, bleu, comme l’océan, le fixe.  Gertie se fige, abaissant son bras armé. Il ne connaît qu’une trume à l’oeil bleu.

« Trudi ? Trudi, c’est toi ?

La bête souffle doucement dans sa direction. Ses cordes vocales ont été sectionnées à la naissance. Mais Gertie et Trudi n’ont pas besoin de mots.

Quand le petit garçon de sept ans est arrivé à la ferme, après la disparition de ses parents lors d’une mission intergalactique, c’est entre les pattes de la jeune trumelle qu’il a trouvé tendresse et chaleur.

Son oncle Vogl l’a recueilli, mais n’a pas la fibre paternelle. Il se consacre à sa ferme, à l’élevage de trumes, semblables à des otaries volantes, et de cimaix, à l’allure de panthères cuirassées d’écailles. Ils sont destinés à devenir des cyborg de guerre dans les laboratoires d’InterGalactic Cybornetics.

La planète Artaxerxès, grande de soixante-quinze unités Saturne, est un réservoir de faune sauvage. Les grands pontes de ce monde le gardent nature, pour leur safari annuel saturé d’adrénaline et de testostérone. À l’exception du territoire alloué à l’élevage, qui ne représente même pas un millième de sa surface.

Vogl lui avait interdit d’approcher les animaux. Ils sont dangereux. Et Kriegs n’aime pas que l’on empiète sur le territoire où il règne en despote cruel. Ni que le morveux vienne l’espionner.

Mais Trudi ne dépendait pas de la ferme. Elle dépendait du laboratoire expérimental. Une trumelle de seconde génération, génétiquement modifiée pour être plus belliqueuse et plus intelligente. Il allait se blottir, tous les soirs, contre son ventre chaud. Il sentait ses bébés bouger, la troisième génération.

Il comprend pourquoi il ne l’a pas détectée. Elle est équipée d’une structure furtive, bardée de contre-mesures. Et sa puce de géolocalisation a été arrachée.

Son implant contraceptif aussi. Déclenchant la décryogénisation des gamètes mâles dont on l’a munie. Trudi est gestante, quasiment à terme.

Blessée, elle est revenue mourir au seul foyer qu’elle n’ait jamais eu.

Dès qu’elle avait mis bas, obsolète, elle était devenue inutile. Elle avait été revendue au laboratoire IGC. Sous les yeux du petit garçon éperdu de chagrin, le contremaître triomphant lui avait passé les fers et l’avait emmenée au vaisseau.

Quatre ans après, il entend encore résonner les meuglements déchirants qui jaillissaient silencieusement de sa gorge mutilée, lorsqu’on l’avait arrachée à ses bébés. Gertie lui avait promis qu’il veillerait sur eux. Il n’a pas tenu parole. Les petits de trudi sont dans des cages de reproduction, dans les griffes de Kriegs.

Comment un enfant de 11 ans pourrait-il lutter contre la mauvaiseté faite homme ?

« On ne s’attache pas aux animaux, règle n°1 »

« Ce ne sont que des marchandises, règle n°2 »

Délicatement, Gertie panse la chair à vif. Lorsque c’est fini, il se blottit contre elle, comme avant.

Mais Trudi n’est pas en repos. Par cyber-hologramme, elle projette sur les murs de la mine les atrocités dont elle a été témoin.

Dans les mains d’oligarques assoiffés de richesse et de pouvoir, InterGalactic Cybornetics colonise les planètes de la galaxie, massacre les animaux, emmène les peuples en esclavage. Les hommes dans les usines ou les mines, les enfants dans les fermes à cyborgs, les femmes comme pondeuses de nouveaux esclaves, au service de ces impitoyables maîtres. Trudi, entièrement dévouée aux humains, grâce à l’amitié de Gertie, a tout enregistré. Supra-intelligente.

Les habitats sont ravagés, la nature brûlée, pour laisser place à toujours plus de plantations qui épuisent les sols en quelques années et ne laissent que des déserts stériles.

Gertie, atterré, contemple l’espèce humaine asservie, sous le joug des cyborgs.

Mais Trudi a un plan. Elle veut que ses bébés naissent du côté sauvage. Elle leur a déjà transmis ses mémoires. Les a programmés pour anéantir IGC, le moment venu.

Les despotes organisent tous les ans un « congrès » sur la planète sauvage. Les enfants de Trudi auront besoin de la complicité du garçon pour atteindre les tyrans sanguinaires et les détruire, libérant la galaxie du joug d’airain qui l’écrase.

Le jeune garçon sait que, dans le réseau de galeries vétustes de la mine abandonnée, un gisement de fer, de cuivre et de manganèse annule le champ électromagnétique.

Il dissimule soigneusement son aéronef. Dans le cockpit, il laisse, bien en vue, les mémoires de Trudi, verrouillées sur l’identité de son oncle Vogl. Comprendra-t-il?

Gertie n’a pas parlé à Trudi de la protection contre les cyborgs rebelles. L’arrachage de sa puce a déprogrammé la régénération de ses cellules.

Les bébés trumiaux absorbent toutes les capacités de mitose qu’il lui reste. Ce sera un miracle si elle arrive au bout de la gestation.

Trudi va mourir.

Cette fois, il ne lui fera pas faux bond. Il prendra soin des bébés, unique espoir de l’humanité.

Guidant son amie blessée dans les dédales de la mine, il passe de l’autre côté.

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