Analogies

Prendre la fuite c’est mettre une bassine sous un robinet qui goutte

Affûter c’est enlever le mordant pour mettre du tranchant

Vingt contre un c’est comme au tiercé, il faut courir vite

Une région solitaire c’est un endroit qui n’a pas d’amis

Un rétroviseur c’est un miroir pour regarder les autres

Associations improbables :

Bref, ce qu’on y vendait c’était des souliers gauches.

Jo avait une cervelle noire et glacée

La routé était hérissée de voyageurs

Prendre la fuite aussi gracieusement qu’un serpent grec

Extrapolations :

Se creuser la cervelle pour y injecter de nouvelles drogues

Le soulier gauche dévasté,

La campagne hérissée de temples /grecs /immobiles, /dévastés

Le petit est gonflé à autre chose

Le strict nécessaire et du bétail

 

L’histoire

Une bise noire hérisse la nuit de couteaux affûtés de solitude. Gonzalo attend, stoïque. L’ornithologie, ce sont des semaines d’attente inconfortable pour quelques secondes d’exultation. Et Gonzalo sait que ce moment approche.

Au centre de l’écran de la caméra infrarouge, un point à peine visible, gros comme une tête d’épingle, vient d’apparaître. La vélocette chenue aime courir les chemins désertés, les nuits d’hiver où ses prédateurs hibernent au chaud de leur tanière enfumée.

Comme le requin protège le rémora dans son sillage, comme le bétail immobile sert de perchoir au pique bœuf, cette vélocette abrite un glabre siffleur. C’est pour lui que Gonzalo reste planté dans cet endroit solitaire.

Il attend. Il a le temps, il a tout son temps. Quand on est mort, on a l’éternité devant soi, à attendre que le néant avale le néant. Gonzalo est mort un matin de printemps, c’est con de mourir au printemps, c’est si beau, l’été …

On rate les pique-niques à la plage, le corps désirable et bronzé de Maria-Sol offert à la caresse du soleil, l’air sérieux de la petite Juanita affairée à charrier des seaux et des seaux d’eau de mer, inlassablement, pour les vider dans le trou que Gonzalo lui a creusé dans le sable. Ce sable qui la boit aussi vite que le gamin de quatorze ans descendait ses bouteilles de vodka, gonflées à la meth. Le chauffard de quatorze ans qui, un matin de printemps, a fauché Juanita et sa maman sur le trottoir de l’école.

À l’écran, le point est gros comme un pois-chiche. La bête approche. Sans bruit. Avec des gestes cent fois répétés, Gonzalo met en place le dispositif de piégeage. À l’aide d’un palan, il hisse lentement la masse noire du leurre qui déviera la trajectoire de l’oiseau véloce vers le piège du bas-côté.

Un zonzonnement ténu fait vibrer la plaine. Le vent redouble de violence, s’engouffre en un tourbillon débridé sur et sous ce pont, planté au milieu de nulle part, infiltre du tranchant et du mordant dans sa dérisoire doudoune.

Les gamins, quatre au total, Jo, Momo, le Petit, défoncés au crack et imbibés d’alcool, et l’autre à la cervelle noire et glaciale,  sont sortis sans une égratignure de leur monstre d’acier volé. Gonzalo n’a jamais guéri. On ne guérit pas d’une amputation. On a juste mal, en permanence, à un endroit qui n’existe plus. Un endroit qui était gonflé à l’amour, et qui n’est plus que du vide, gonflé à autre chose.

Depuis le procès, à huis clos, des quatre jeunes mineurs, il voyage.

Son métier d’ornithologue l’entraine toujours plus loin, sur des îles paradisiaques, dans des forêts enchantées où se cache la talève sultane, le tragopan satyre, la douce géopélie, bien à l’abri des malades et des dégénérés. C’est un voyageur solitaire. Le strict nécessaire, et ses rétroviseurs.

Il s’est lancé à la recherche du glabre siffleur. C’est, depuis peu, une espèce en grand danger de disparition. Le traquer du bout de son objectif remplit sa vie. Les miettes qu’il en reste. Ses photos d’oiseaux rares font le tour du monde. Il est le meilleur.

Condamnés à l’enfermement en centre pour délinquants juvéniles jusqu’à leur majorité.

Dimanche dernier, il s’est rendu à l’hôpital où, sous le respirateur qui n’oxygénait plus qu’une enveloppe de chair vide, Maria-Sol avait attendu quatre ans durant, sans espoir, une mort qui l’avait déjà emportée. Sous le regard sec de Gonzalo, le médecin a injecté dans ses veines une nouvelle drogue, puis débranché l’appareil. Aucun souffle, aucun frémissement de cil n’est venu dire adieu à l’homme dévasté qui contemplait la pointe de son soulier gauche en marmonnant une prière impie.

À ses pieds, il devine le chemin, rectiligne comme un serpent mort. Sur l’écran, le point est gros comme un noyau d’abricot. Elle arrive. Ponctuelle. C’est la troisième nuit qu’elle emprunte ce passage. Demain, elle en choisira un autre. C’est donc ce soir.

L’autoroute qui traverse l’Espagne du nord au sud draine les touristes aussi vite que possible vers les plages ensoleillées. En hiver, ce n’est plus qu’un long pays inerte et plat, hérissé çà et là de pissotières, aussi gracieuses que des temples grecs, exactement dessinées dans la campagne immobile des marais de la Albufera.

Le bourdonnement s’amplifie. Un grain de folie approche de l’est, promenant un lourd rideau opaque dans la nuit. À l’horizon, Gonzalo devine les yeux éteints de la vélocette, fonçant aux instruments sur la piste balisée de pointillés. C’est l’heure. Le piège oscille au bout du palan. Gonzalo décroche le manillon, puis arrache la goupille.

Héron noir dressé dans l’obscurité, sur le pont qui enjambe l’AP-7, au sud de Valencia, Gonzalo distingue à présent la silhouette rouge du glabre siffleur derrière le volant. La pierre s’écrase avec un bruit mat sur le macadam, en contrebas.

Le gamin, encore un enfant au menton glabre, donne un brusque coup de volant lorsque, alerté par un sixième sens propre aux prédateurs habitués aux combats à vingt contre un, il devine le rocher sur sa trajectoire. Il sifflote encore un rap local lorsque sa grosse berline s’encastre autour de la pile gauche du pont. Pile poil ! Boum !

Gonzalo espère qu’il n’est pas mort, qu’il ne mourra pas. Il y a pire que la mort. La prison d’un corps immobile, l’odeur douceâtre des déjections qui monte de dessous le drap, et juste les yeux pour vivre, une éternité, dans le cercueil d’un mort-vivant. Mais il ne descendra pas voir les miettes du go-fast et de ses passagers.

La météo est au rendez-vous. Le déluge lave la scène de tous ses péchés, Gonzalo range méticuleusement son matériel de traque dans le coffre de la Lada boueuse à la plaque illisible, jette par-dessus le parapet tous ses rétroviseurs et offre son cœur à l’avenir étonnamment vaste qui s’ouvre à lui.

 

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