Écrire à partir d’un fait-divers

Au village, tous les enfants avaient peur de Croque-Genoux.

Les parents racontaient que, s’ils n’étaient pas sages, il allait venir, les emmener dans sa grotte et leur croquer les genoux. Après, ils ne pourraient pas revenir. Un petit garçon, en particulier, le craignait plus que les autres. Parce que, Croque-Genoux, il l’avait rencontré.

Remarque, il n’avait pas été surpris. Il avait même été étonné qu’il ne soit pas venu plus tôt. Depuis le temps qu’il faisait enrager son papa tellement il était désobéissant. Même les raclées à coup de ceinture ne le rendaient pas meilleur, et ça faisait pleurer sa maman quand elle rentrait du travail et qu’elle s’apercevait qu’il avait encore mérité une dérouillée.

Le petit garçon venait d’avoir un petit chien. C’est l’Oncle qui le lui avait donné. En fait, c’était l’oncle de sa mère, il habitait une campagne décrépite au bord de la rivière. Il l’aimait bien, l’Oncle. Mais il n’y allait pas souvent parce que ça mettait son papa encore plus en rogne.

Un jour, il allait promener son petit chien et tout à coup, il a disparu ! Il a cherché partout, il a appelé, il pleurait. Alors un jeune homme est arrivé et lui a demandé pourquoi il pleurait. Quand le petit garçon lui a expliqué, il a dit qu’il l’avait trouvé, plus loin. Alors il l’a suivi.

Au fond de la combe, sous la cascade, son petit chien était dans une cage en fer suspendue à moitié dans l’eau, avec une corde qui passait sur une branche. Ça ressemblait à un piège de braconnier.

Le petit chien barbotait comme un perdu, et plus il pédalait des pattes, plus ça faisait des remous et il respirait de l’eau. Le jeune homme a retiré le bout de la corde de sous la grosse pierre et la lui a donnée, en disant de ne pas la lâcher sinon la cage tomberait sous l’eau et son chien allait se noyer. Après il a sorti son opinel, et il lui a dit que s’il bougeait, ou criait, il allait couper la corde. Par contre s’il se laissait faire, il n’arriverait rien à son petit chien.

Alors il a bien agrippé  la corde. Le jeune homme l’a aidé à s’allonger. Puis il a compris que ce n’était pas un vrai jeune homme, que c’était Croque-Genoux, parce qu’il avait l’air très méchant. Même quand il souriait, c’était un sourire de méchant. Quand Croque-Genoux a pris tout le ciel, il a fermé les yeux en pensant très fort à son petit chien qui avait arrêté de barboter parce qu’il était au-dessus de l’eau.

Quand ça a été fini, Croque-Genoux a tiré sur la corde et a ramené la cage au bord. Le petit chien est venu, tout content, lécher les mains et la figure du petit garçon, lui dire merci qu’il ait bien tenu la corde et de ne pas être au fond de la cascade. Le petit garçon avait mal au cœur et partout, et en même temps tellement soulagé d’avoir sauvé son petit chien.

Mais Croque-Genoux a pris le petit chien dans ses bras et il a dit : « Tu ne bouges pas d’ici, et si jamais tu racontes ce qui s’est passé … » et il a fait le geste autour du cou du petit chien comme Papa quand il coupe une tranche de gros pain. Après, il l’a remis dans la cage en fer et il est parti avec.

Il ne savait pas bien combien de temps il ne devait pas bouger. Il s’est endormi longtemps. Il avait soif, il a bu l’eau de la cascade, il s’est un peu lavé puis il est rentré. Son père lui a mis une trempe à cause de ses habits qui étaient tout sales et déchirés.

Un jour, un peu après, quand son père a voulu le frapper, il a répondu. Il a dit qu’il en avait assez de se faire cogner et que c’était fini. Son père est devenu tout blanc. Alors il s’est sauvé en courant. Il est allé à la carrière, il connaissait un buisson bien solide et touffu au-dessus du précipice. Quand son père l’avait presque rattrapé, il a sauté de côté dans le vide et s’est raccroché aux branches. Son père, le ceinturon à la main et toute la gnôle dans le ventre, tellement il avait la rage, il n’a pas vu la marche.

Depuis, ça allait mieux à la maison, il n’y avait plus papa pour dépenser tous les sous que maman ramenait du travail, elle n’avait plus les yeux rouges et elle lui disait qu’il était un bon petit en le serrant fort. Il se demandait si c’était à cause de ce que Croque-Genoux lui avait fait qu’elle le trouvait gentil maintenant, mais il n’osait pas lui demander, il avait honte. Il est parti apprenti à Montélimar. Puis il est revenu aux Pacômes, à côté de Gréasque. L’Oncle lui a prêté sa voiture parce qu’il était trop vieux et il ne s’en servait plus.

Des fois il croyait voir Croque-Genoux, devant lui. Il voulait lui demander s’il pouvait ravoir son petit chien, ou au moins le caresser un peu. Il le suivait. Sa tête lui tournait, ça lui faisait comme des crépitements derrière les yeux, et du coton dans les oreilles. Et ce n’était pas lui.

Une fois, pendant les crépitements, il y avait une fillette et son petit frère. Il leur a demandé de l’aider à retrouver son petit chien, un petit chien noir, haut comme ça. Le petit est parti faire le tour de l’immeuble, et lui, il a emmené la gamine dans la Simca 1100 de l’Oncle, voir dans la rue, des fois qu’il serait plus loin. Mais elle s’est mise à pleurer et à dire qu’elle voulait retourner, elle allait le dire à son père et il verrait comme il est fort. Lui, il ne voulait pas qu’elle aille tout raconter à son père. Il ne fallait parler à personne du petit chien, sinon Croque-Genoux allait lui couper le cou.

Alors il a fait taire la petite fille dans le bois. Puis il était très fatigué. Il est allé au fond de la champignonnière de l’Oncle et il s’est endormi avec son pull roulé sous la tête. Celui que sa maman lui avait offert pour ses vingt ans, de sa couleur préférée, rouge. Il s’est réveillé le lendemain, il ne savait pas trop ce qu’il faisait là. Dans le bois, il a vu un gars bizarre qui avait trouvé son couteau. Il l’avait oublié par terre à côté de la petite fille. Le gars le tournait dans tous les sens avec l’air d’une poule qui a trouvé une brosse à dents. Alors il est parti sans faire de bruit, il a rangé la Simca dans la grange de l’Oncle. Elle y est encore.

Puis il a revu le gars bizarre. À la télé. Ils disaient qu’il avait tué un enfant et qu’on allait le tuer en échange et que c’était bien fait.

Maman a hérité de la campagne. Avec tous les bons au porteur que l’Oncle avait cachés au grenier, elle a fait un peu réparer la maison et il a arrêté de travailler. Il s’occupe d’elle.

Maintenant qu’ils ont les sous, elle aime bien visiter la France en voiture. Il la pose à l’hôtel et part se promener dans les environs. Des fois, il croit revoir Croque-Genoux, mais, à chaque fois, c’est juste un enfant. Il lui demande de l’aider à retrouver son petit chien noir.  Ils veulent toujours aller le dire à leurs parents. Mais il ne faut surtout pas.

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