Le portrait

Dans la classe de Madame Asmodée, on n’entendait pas un bruit. Même les mouches volaient en silence.

Lorsqu’elle balayait la classe du regard acéré d’un sergent instructeur inspectant une chambrée, nous étions paralysés d’angoisse.

Elle avait la bouche fine, un coup de rasoir à mi-chemin entre son long nez étroit et son petit menton pointu. Une bouche minimale. Qui ne souriait jamais.

Dans son strict tailleur beige, elle montrait au monde un visage inexpressif, les traits, au demeurant fins et réguliers, immobiles sous deux pommettes saillantes, haut placées sur des joues étonnamment roses, sans aucune trace de maquillage.

Elle était maigre comme une chèvre, petite, –– certains CM2 la dépassaient allègrement d’une tête, surtout les redoublants, –– un casque noir de cheveux raides posé sur son crâne effilé lui donnait un air d’écureuil belliqueux.

Elle s’asseyait posément à son bureau, juché sur l’estrade en bois blanchi de lessives. Les boyaux vrillés de terreur et d’excitation, nous attendions.

Lorsque tout était à son goût, ses longs sourcils horizontaux se soulevaient en pagode chinoise, ses lèvre s’écartaient sur une impeccable rangée de petites dents d’une blancheur immaculée, et alors …

Elle nous racontait à voix basse, d’un ton grave, la mine sérieuse, des histoires de baignoires et de robinets. Et tout soudain, il était quatorze heures trente-quatre, nous étions dans le Paris-Auxerre, cheveux au vent, attendant avec fébrilité de croiser l’Auxerre-Paris. Les caténaires défilaient sur fond de prés encombrés de centiares où le Père François, une botte de piquets d’acacia et un rouleau de grillage aux pieds, éperdu d’affres périmétriques, nous suppliait du regard.

Nous buvions ses paroles, hypnotisés. Puis, tels de preux chevaliers au service du faible et de l’orphelin, nous nous jetions à corps perdu dans les problèmes semés d’embûches et d’équations tordues. Le défi était intense. Notre motivation encore plus. Elle nous enseignait à nous battre pour gagner. Nous apprenions les maths sans nous en rendre compte.

Si les petites filles avaient rêvé de spectacle de danse en fin d’année, elles en étaient pour leurs frais. « Le mardi matin, tenue de sport obligatoire ! » avait-elle murmuré aux parents le jour de la rentrée. Ceux qui l’oubliaient ne réitéraient jamais cette erreur, après avoir récupéré la jolie robe, en dentelle.

Car ce jour-là, pleuve ou vente, Madame Asmodée nous emmenait au stade municipal, où elle nous enseignait les délices du rugby.

Elle donnait l’exemple et revêtait pour l’occasion short et crampons, et d’immenses chaussettes vert pomme.

Elle marchait devant, à grands pas nerveux, les jambes bariolées de son ample short-bermuda battant ses mollets de coq, musclés et sans une once de graisse. De son torse moulé dans un maillot serré saillaient, curieusement affalés, deux petits mamelons pointus qui n’avaient jamais connu de soutien-gorge.

Tout en elle était maigre, jusqu’à l’ourlet de ses oreilles, et pourtant nous n’avons jamais réussi à la faire reculer d’un pouce lors d’une mêlée.

Après la douche chaude, seule toilette de la semaine pour certains, dans ces campagnes au confort sommaire, nous revenions, écarlates, trainant un éclopé quelquefois, mais avec la banane, et une pêche qui nous durait la semaine.

Il se trouvait toujours quelques parents pour aller se plaindre, à l’Académie, de sa froideur et de son indifférence. « Certes, il est  de notoriété publique qu’elle n’aime pas les enfants, mais elle est EFFICACE. » répondait invariablement l’Inspecteur, congédiant les géniteurs dubitatifs sur ces paroles qu’il voulait rassurantes.

Elle se rendait, tous les mercredis après-midi, à B… Elle se glissait subrepticement dans la maison de retraite médicalisée, d’où elle ressortait les cheveux en désordre et les yeux brillants. Mais ça, je ne l’appris que bien plus tard. De la bouche de mon père, qui allait, à cette époque, voir Papy, paix à son âme.

Madame Asmodée rendait visite à son mari. Atteint d’Alzheimer précoce. Mais pas grabataire du slip, d’après Papy. « Y avait un sacré ramdam dans son carré, ce jour-là. » déclarait-il avec une pointe d’envie. Son secret resta bien gardé. Personne n’avait envie de mettre Madame Asmodée en rogne.

Quand elle était en colère, croyez-moi, il valait mieux ne pas en être l’objet. Comme l’apprit celui qui osa, un jour, la traiter de sauterelle mal baisée.

Ça commençait par une légère crispation du front, ensuite ses yeux s’enfonçaient dans leur orbite, un rictus féroce venait déformer sa bouche et plisser les ailes de son nez, ouvrant de profondes rides sur son visage d’ordinaire lisse et inexpressif. Sa mâchoire se tordait en convulsions désordonnées, c’est alors qu’apparaissait, du côté gauche, pâle sur sa peau devenue écarlate, la fine cicatrice qui déchirait son visage de la tempe au bas de l’oreille, au lobe absent.

Une profonde horreur saisissait celui qui avait eu la malencontreuse idée de  déclencher cette monstrueuse transformation. Le malotru détalait sans demander son reste.

Vous comprendrez alors pourquoi elle prenait bien garde de ne dévoiler cet aspect de sa personnalité qu’avec parcimonie. Pas plus qu’elle n’évoqua jamais l’origine de sa cicatrice.

J’avais envie de comprendre. Je me rendis dans sa ville natale du nord de la Lozère. Il ne me fallut pas longtemps pour découvrir une vieille voisine, qui me raconta, autour de biscuits rassis et d’une tasse de chicorée brûlante, la jeunesse misérable de Bérengère Chabanel.

Quatrième d’une fratrie de onze, et la seule fille. Les poupées et la broderie, ce n’était pas son genre. Une mère épuisée. Un beau-père alcoolique et violent, qui n’hésitait pas à sortir le ceinturon à l’occasion. La cicatrice ? Souvenir d’une raclée. Bien imbibé ou par méchanceté, il lui arrivait de frapper avec la boucle. Un grand frère trisomique, des petits frères pendus à ses basques, les coups. Un jour la coupe déborda. Monsieur Asmodée passait par là. Elle avait tout abandonné pour partir à son bras.

Mais l’inspecteur avait fichtrement raison. De notre petit village, haut perché dans l’arrière-pays Minervois, sortit une palanquée d’universitaires, ingénieurs et ingénieuses, créateurs d’entreprises, chercheurs, comme jamais cette ruralité perdue dans les vignes ne l’aurait laissé espérer.

Je ne manque pas, lorsque je retourne au pays, d’aller saluer Madame Asmodée à la maison de retraite. Je m’arrange pour y être à quatre heures et demie. Sans faute. Il n’est pas rare que nous nous retrouvions à plusieurs, anciens élèves, assis autour d’elle.

Parce que, lorsque la demie de quatre heures sonne à la cloche de l’église, c’est l’heure. Du conte.  Et tout soudain, je redeviens petit garçon.

L’obscurité rétrécissait la classe. La fatigue pesait sur nos paupières. De sa bouche sans grâce coulait le miel de l’aventure. Nous brettions aux côtés de D’Artagnan, embrassions en douce la Petite Fadette ou pleurions les larmes d’Oliver Twist, les yeux rivés à ses lèvres.

Et Madame Asmodée, le masque tombé, sourit tendrement dans l’ombre.

Une réflexion sur “Bérengère Asmodée, maîtresse d’école

  1. Madame Asmodée m’évoque bien des souvenirs et en même temps sa méthode trouve un curieux écho dans certains débats d’actualité. Bravo Véro!

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